En vue de la Journée du 11 juin « Enfants singuliers, Institutions dérangées. Les nouveaux spectres de la clinique. Qu’en dit la psychanalyse ? »

Réflexions autour de la supervision et l’analyse des pratiques professionnelles en institutions

Un texte de Serge Dziomba

Lundi 23 mai 2016, par MB // ACF 2015-16 : les archives


Réflexions autour de la supervision et

l’analyse des pratiques professionnelles

en institutions

par Serge Dziomba

J’isole comme point de départ deux « types » d’institutions comme étant soit le produit du désir d’Un incarné, dans des circonstances sociales et politiques favorables, soit l’effet de la volonté du maître de domestiquer une jouissance rétive et socialement insupportable, soit un mixte des deux. Le point commun est que ces institutions sont orientées à partir d’un discours ou d’une idéologie. Le contexte contemporain n’est plus le même.

Tous pareils car chacun porteur d’une différence

Là où précédemment ces institutions s’inscrivaient dans une volonté de créer des lieux spécifiques où le soin et l’éducation étaient des mots maîtres, où le débat se menait sur l’accent à mettre sur un des termes plutôt que l’autre, aujourd’hui on assiste à une multiplication d’institutions régies par ce qu’on appelle des « problèmes de comportement » repérés à partir de catégories comme les « dys » ou mono-symptômes, et où l’action est clairement orientée par la volonté de cibler les populations repérées comme porteuses d’une spécificité générique. Le recours à la « science » en fait le fondement et la légitimation posée comme indiscutable.

Notre époque est marquée par une dégradation des discours, des catégories de classification. La vacillation des identifications est un effet moteur de cet élargissement considérable des qualificatifs employés autour des « comportements » dans une volonté de les traiter à la fois par l’hygiénisme de la fin du XIXe siècle et le recours à la technoscience tel que les promeut aujourd’hui le discours du capitaliste. Le point commun de cet ensemble est le mode d’appréhension qui pourrait se résumer ainsi : « Tous pareils car chacun porteur d’une différence ». Il s’agit là d’une mutation discursive dont le but est le maintien du « tout » comme cadre tel que Lacan l’isole dans la sexuation masculine.

Le ratage, ce qu’il signale

Freud a montré les modes de structuration des foules selon deux modalités : l’église et l’armée. L’inconscient est le nom qu’il a donné à une réalité hors d’atteinte et avec la psychanalyse il a ouvert l’accès à cette réalité. Lacan avec le sujet déterminé par le signifiant et la jouissance comme ce qui fait retour sur le corps, a su faire exister à la fois ce qui traverse les corps – le signifiant – et ce qui les anime – la jouissance –, faite d’un mixte où le corps est éprouvé par le signifiant. Ce point d’appui permet de situer le sujet du collectif comme sujet de l’individuel puisque sujet du signifiant. L’inconscient est transindividuel et chaque corps éprouve le signifiant. La jouissance se présente ainsi jamais comme il faut – trop ou trop peu –, elle surprend le corps là où le signifiant fait défaut à dire juste pour attraper et loger ce qui se passe. Ceci se nomme « ratage ». L’autre nom du ratage est le « trou ».

L’existence de ce trou fonde la possibilité de la supervision ou de l’analyse des pratiques professionnelles en institution, orientée à partir d’un « ça rate ». Ce ratage n’est pas, comme je le montre, conjoncturel mais bien structurel. Il fait partie de la condition de l’être parlant et se présente de manière contingente comme « problème » ou « difficulté » affecté d’un déplaisir. Il signe la présence d’un réel à distinguer soigneusement de la « réalité », un réel vers lequel le praticien d’orientation lacanienne va s’orienter en faisant du ratage rencontré, sa boussole. Comment ? Il s’agit de dégager les termes qui en rendent compte. Puis de les décliner. La contingence qui prévaut tant à son apparition qu’à ses modalités est différente d’une institution à une autre, d’une équipe à une autre, d’une situation à une autre. Il s’agit de favoriser la description de la situation par la conversation, pour en isoler l’inédit, le point de détail, afin d’en faire un point d’appui et le soutenir comme tel. Faire d’une situation un cas, un objet précieux à examiner, tel est ce qui est à construire à partir des dires des professionnels.

Elaborations

L’opération consiste à élaborer ce qui est l’effet d’une rencontre à un moment donné entre un ou des professionnels et par exemple un enfant. Ce n’est pas la construction d’un cas, ni une objectivation mais son envers. L’enjeu est de faire apparaitre le produit d’une rencontre entre plusieurs être parlants, enfant(s), professionnels, que j’appelle une situation, dans laquelle la subjectivité et les corps sont pris. La conversation est la mise en commun des mots maitres, des groupes de mots qui se dégagent pour faire apparaitre une photo de la situation à traiter. Ainsi, au fur et à mesure s’expose la situation et ses protagonistes, par le dire. Chacun dans la réunion y va avec ses mots et nous construisons ensemble ce qui se passe tel que chacun se l’ait représenté. On voit alors, par exemple tel enfant, ses parents. Ceci va permettre d’examiner ce qui se répète, les réponses que donnent les uns et les autres et parfois en faire des inventions. Je favorise la consistance des significations dans la conversation pour pouvoir soutenir le repérage de ce qui insiste. A partir de là, ce qui se dégage du sac des significations pourra se réduire à quelques signifiants.

Eclairer ce qui est en arrière

Ce travail de réduction vise à dégager les signifiants majeurs, disparates, comme objets précieux pour éclairer ce qui est en arrière. Nous partons donc par exemple d’un enfant « violent », d’un père « monstrueux », d’une mère « incapable ». Ce sont les significations données devant une difficulté pour l’équipe à partir d’un jugement qui porte sur les relations entre les parents et l’enfant. Cette difficulté se fonde sur un reproche adressé aux trois et crée une situation insupportable imputée à l’Autre. En continuant, d’autres mots viennent, issus de la narration de rencontres avec l’enfant, les parents. De « monstre », le père devient simplement « alcoolique », l’enfant « violent » ne l’est pas tout le temps mais que dans certaines circonstances, la mère « incapable » est celle qui a su être capable de confier son enfant à d’autres pour s’en occuper, qui a été capable de l’éloigner d’elle car lorsqu’il est trop près ou près d’elle trop longtemps, elle le violente. Ce que j’appelle « ce qui est en arrière » vient alors éclairer les positions des uns et des autres pouvant permettre un déplacement, une autre « photo » de l’enfant et ses parents et ainsi introduire possiblement un bougé à partir d’un allègement obtenu pour les professionnels.

En situation

Pour finir j’apporte un exemple de ce travail de réduction préalable au traitement d’un enjeu, d’un ratage. Il s’agit d’Adèle. Elle a sept ans. « Elle est violente, lorsqu’elle est sur le toboggan de la cour, elle repousse les autres enfants, ne cède pas la place, les empêche de jouir du toboggan. Elle n’est donc pas partageuse (ce qui indigne des professionnels) et lorsqu’il y a des tentatives pour la contraindre de laisser un peu la place aux autres, Adèle se transforme en furie, mord et distribue des coups tant aux adultes qui veulent la déloger du toboggan, qu’aux enfants qui sont là et qui n’y sont pour rien. » C’est ainsi que commence la réunion. Adèle ne pense qu’à elle, est « égoïste » ... Les adultes ont beau lui dire : « Non ! » « Laisse passer ! », elle continue à repousser les autres enfants. Un des professionnels fait remarquer que cela se passe aussi ailleurs. Après avoir listé où et comment cela se passe aussi ailleurs, la conversation s’oriente sur les choix d’Adèle : elle choisit des objets particuliers, le toboggan de la cour, un lavabo, des livres à images avec lesquels ayant un rapport privilégié, elle les refuse aux autres, enfants ou adultes. Là est noté un changement depuis quelques mois.

Avant elle refusait et repoussait les objets qu’on lui présentait ou qui se présentait à elle, alors que maintenant elle refuse que l’on touche à certains objets qui lui sont devenus précieux. Nous nous penchons alors sur le changement survenu pour Adèle quant à son rapport à l’objet : ce qui en sortira est que ce changement est intervenu à partir du moment où elle s’est approprié le « Non ! » et le « Laisse ! » de « Laisse passer ! » qu’employaient les membres de l’équipe lorsqu’ils étaient confrontés au refus d’Adèle de laisser ce qui est devenu ses objets. Car maintenant elle dit « Non ! » aux autres et aussi « Laisse ! » dans les moments où elle est avec ses objets. Ces interjections qu’elle profère sont là pour repousser les autres quand ils se rapprochent trop de ses objets.

Ainsi nous nous apercevons du caractère spécial de ses objets que nous pouvons prendre comme quelque chose qui littéralement fait partie d’elle : le toboggan, les livres à images, le lavabo font partie d’Adèle et la prolongent. Enfin sera examiné le statut des interjections « Non ! » et « Laisse ! » comme la tentative de construire ce que j’ai appelé « une zone tampon » entre elle et ce qui l’entoure, la création d’une petite frontière, une protection, un moyen d’ériger un dedans et un dehors. L’idée de frontière soulèvera alors des questions autour de comment s’adresser à Adèle en tenant compte de la nécessité de ne pas (trop) faire effraction vis-à-vis de ce qu’elle tente ainsi de construire comme zone entre elle et ce qui ne l’est pas. Pour finir, nous verrons également une autre évolution, puisque là où cette enfant ne s’exprimait que par un cri continu, durant une longue période, aujourd’hui elle continue de crier mais par intermittence en utilisant le cri comme signal en lien avec ses objets, c’est-à-dire ce qui la prolonge.

Pour préparer la journée « Enfants singuliers, Institutions dérangées. Les nouveaux spectres de la clinique. Qu’en dit la psychanalyse ? », on peut aussi découvrir la présentation de la journée du 11 juin ou lire le texte de Gracia Viscasillas « Le travail avec des enfants autistes dans les Centres d’Education d’enfants Patinete à Saragosse » ou encore le texte de Lydie Lemercier, « Au bord de l’Autre... la singularité d’une invention » ainsi que le commentaire de David Coto ou L’expérimentation institutionnelle d’ABA en France : une sévère désillusion par Jean-Claude Maleval et Michel Grollier.

Les membres de l’ACF-Normandie peuvent aussi lire les deux textes de Gracia Viscasillas Au bord de l’Autre et Un regard qui aveugle, ainsi qu’au texte de Laurence Morel Rendre la rencontre possible et à celui de Nathalie Herbulot L’enfant sauvage en Stan Smith ou le texte de Marie Izard Delahaye Trouver la bonne formule, accessibles dans la zone Abonnés ou le texte de Corinne Jean Dylan, un enfant à fleur de peau.

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