En vue de la Journée du 11 juin « Enfants singuliers, Institutions dérangées. Les nouveaux spectres de la clinique. Qu’en dit la psychanalyse ? »

Au bord de l’Autre... la singularité d’une invention

Un texte de Lydie Lemercier

Jeudi 31 mars 2016, par BB // ACF 2015-16 : les archives


Le témoignage de Gracia Viscasillas, Au bord de l’Autre, nous invite à découvrir les modalités d’accueil particulières et progressives mises en place par l’équipe de Patinete, centre d’éducation infantile située à Saragosse en Espagne pour cet enfant singulier, Alberto, âgé seulement, lors de son admission, de un an et sept mois.

Cet accueil précoce d’Alberto à Patinete, est parallèle aux démarches d’investigation pour troubles envahissants du développement. Quelques mois plus tôt, ses parents, lors de leur retour d’un voyage ont noté un changement d’attitude d’Alberto confié pendant une semaine, successivement à ses grand-parents. En effet, note son père alarmé, son regard était « étrange », il ne répondait plus à son prénom, ni aux diverses sollicitations. Sa mère, enceinte de six mois, évoque « une régression ».

Sur le bord, un jeu de présence-absence

A son arrivée, Alberto ne prononce pas de sons. Son regard est absent. Il ne réagit pas au départ de sa mère. Il se tient à distance des enfants, des éducatrices et redoute les moments de grande proximité physique, notamment lors des changes de la couche, sources de tension et de dégoût. Extérieur au groupe, Alberto est cependant attentif aux éducatrices qui entrent et sortent et plus particulièrement à partir d’une porte, celle qui donne aux toilettes depuis la classe. Ce point de retrait où l’enfant se tient est une façon de se positionner face à l’Autre, non comme un objet ainsi que cela est trop vite dit, mais dans un monde dont l’immobilité permet au sujet de vérifier – à défaut de les contrôler- les mouvements de l’Autre qui, ici, par l’ouverture et fermeture d’une porte, disparaît-apparaît, jeu propre au Fort-Da. Ce battement introduit un jeu de présence-absence, une absence désormais annoncée par les éducatrices à voix haute pour éviter que l’enfant ne prenne leur départ pour « une disparition ». Ce jeu interminable, reflet de l’impossible symbolisation, sera déplacé, sur la proposition d’une éducatrice et ce, sans contrariété apparente de l’enfant, sur la porte d’une petite maison qu’il ouvre et ferme, un battement qu’il dirige sur cette frontière qui délimite ainsi un dedans-dehors, un là-pas là, un battement anticipé qui puisse recouvrir ce qui était pur hors-sens. Cette porte constitue un moyen pour permettre de recoudre l’espace hors vision et le champ de la vision1, la porte, tel le corps de l’enfant, faisant limite entre les deux.

A distance encore, Alberto observe les jeux proposés par les éducatrices aux enfants, notamment le « que te pillo », sorte de jeu de « trappe-trappe2 ». S’il est au loin, il se montre toutefois présent, cherche le regard de l’adulte pour venir alors « en sautillant là où se trouvait sa mère ». Sur le bord du monde, c’est lui qui progressivement s’avance. Plus tard, muni d’un caddie, c’est lui qui se déplace dans l’institution... L’invention d’Alberto consiste en la production d’une délimitation, ce qu’Eric Laurent appelle un néo-bord, un espace qui n’est ni du sujet, ni de l’Autre et où il peut y avoir des échanges d’un type nouveau articulés à un Autre moins menaçant. Il faut toujours un certain temps, variable selon les cas, après que quelque chose ait pu être accroché, pour que ce néo-bord se desserre, se déplace3. Ainsi, à partir de cette distance respectée par l’équipe de Patinete, l’enfant, silencieux, regarde les scènes de porte puis le jeu de trappe-trappe, les comptines, les goûters, la donnée du biberon à un petit chaque jour à la même heure, nombreux moments de la vie institutionnelle qui par leur répétition marquent un certain ordre pour une prévisibilité apaisante. L’extraction de ces divers moments par le regard constitue une chaîne hétérogène faite de choses discontinues amalgamant signifiants, objets, actions, façons de faire, et constitue ainsi un circuit faisant fonction de bord, un bord progressivement élargi...

Une place pour traduire l’absence

Alberto, dans l’attente de biscuits, s’installe désormais à la table des enfants, toujours au même endroit, au bout de la table. S’il prend place avec les autres enfants pendant les activités, il recherche également les extrémités. Sur cette frontière, il s’intéresse aux voitures, aux jeux d’emboîtement, aux animaux, aux contes, autant d’occasions pour les éducatrices, sans interférer dans son jeu, de les nommer lorsque l’enfant prononce un « a-a-a ». Quand l’activité s’achève, Alberto prend ces objets, ces livres et dans une demande clairement adressée sollicite les éducatrices pour attendre leurs mots noués aux choses. Face au miroir, Alberto découvre son image mais aussi le reflet de l’éducatrice qui nomme les parties de son corps tandis que l’enfant touche le sien, autant de découpes de son corps ainsi décernées sous le regard de l’Autre. Le change de la couche devient également un moment privilégié pour que l’éducatrice mette des mots sur les objets regardés par l’enfant à moins que ce soit elle qui en les nommant incite l’enfant à les lui montrer.

Après l’été, accueilli plus longuement dans une nouvelle classe, Alberto va progressivement participer à l’activité des photos, une inclusion effectuée en trois étapes. Dans un premier temps, l’enfant, reste au bord, occupé à jouer avec des voitures tout en observant l’activité proposée4. Puis, dans un second temps, invité à aider l’éducatrice, Alberto, prend place sur son corps, attentif à la ronde des noms et des photos. Puis, enfin, lorsque l’éducatrice annonce l’activité, Alberto cesse ce qu’il fait et se joint aussitôt au groupe. Il connaît tous les enfants de sa classe et quand on le nomme, il peut placer sa photo sur le tableau. Si on lui montre la photo d’un enfant absent, avec des gestes, Alberto indique qu’il n’est pas là, pouvant ainsi désormais traduire l’absence, une absence qui n’est plus un trou mais une place vide dessinée dans un groupe d’éléments reconnus et nommés où lui-même a sa place.

Mettre et enlever

Alberto aime particulièrement le coin coiffure, à l’abri du reste du groupe. Un jour alors qu’il se coiffait devant le miroir, l’éducatrice s’est assise près de lui sollicitant son aide. Alberto lui a alors peigné les cheveux, joué avec le sèche-cheveux. Les autres enfants se sont joints à eux pour établir, en quelque sorte, une chaîne où l’un peigne et sèche les cheveux de l’autre, une chaîne dans laquelle l’enfant est inclus. Un enfant est sorti en courant, Alberto l’a aussitôt suivi, être là mais aussi pas là, corps en mouvement pour se détacher de la farandole et partir vers d’autres jeux.

De cette place au bord, Alberto s’inscrit de plus en plus dans les activités tout en réduisant la distance. Il peut s’amuser à attraper les jouet d’un enfant, défendre le sien. Il peut également prendre place dans un jeu tout en respectant l’ordre du chacun son tour tout comme dans le jeu de « l’araignée Tona5 ».

Alberto accepte qu’un enfant s’approche de lui, au physique semblable, au même prénom. Aussi les deux enfants sont-ils différenciés dans l’appel par l’ajout de leur nom de famille, une différence qui semble avoir redressé le corps d’Alberto. Cet enfant le suit sans l’envahir en l’imitant dans un transitivisme qui a pour effet de le valoriser. Ensemble, ils ont construit une barricade avec des chaises de manière à être seuls, une enclave où ils sont deux désormais pour jouer à mettre et enlever des choses d’une petite cuisine. A partir de cet objet prélevé, là-pas là, Alberto semble interroger la séparation, objet en tant que partie de lui-même, expérience de symbolisation de l’absence, pour qu’au dessus du fossé, puisse s’ouvrir le langage.

« Un grand vocabulaire »

Si Alberto utilise le « a-a-a » pour demander le mot approprié à l’objet désigné, désormais ce « a-a-a » semble différent et apparaît davantage comme un salut mais ce salut ne suffit pas, notamment face aux éducatrices de l’année passée. Il leur donne alors un objet comme s’il avait la consistance d’un mot. S’agit-il de donner quelque chose à l’Autre qui n’incarne plus son être ? Aujourd’hui, ces éducatrices peuvent passer sans qu’Alberto interrompt son activité.

Les « a-a-a » diminuent et certains mots apparaissent. Le premier est « non » qui a cette valeur de séparation et de mise à distance, un « non » qu’il peut opposer également face à un enfant trop envahissant. D’autres mots surgissent notamment lors des scènes d’habillage autour de la comptabilité des chaussures. Au domicile, sa mère émue a pu rapporter les premiers mots d’Alberto : papa, maman, eau.

Cependant Alberto s’appuie toujours sur l’utilisation des objets comme langage. Dociles, les éducatrices respectent cet usage mais elles peuvent feindre l’incompréhension pour différencier les fonctions d’un même objet et complexifier ainsi les circuits de la langue. Si sa voix est retenue, Alberto dispose d’un « grand vocabulaire », à même de comprendre les activités proposées, de les réaliser. Il importe toutefois, souligne Gracia Viscasillas, de respecter la distance que l’enfant impose, d’être à son rythme dans cette zone de bord dans laquelle il se trouve pour que les frontières soient de plus en plus perméables.

Lydie Lemercier-Gemptel

Notes :

1 Eric Laurent, La bataille de l’autisme, Navarin, Le Champ Freudien, 2012, p. 82.
2 Un jeu de « trappe-trappe » où l’éducatrice, après avoir nommé l’enfant, tente de le chatouiller tandis que celui-ci se dérobe.
3 Eric Laurent, op. cit., p. 69.
4 L’éducatrice prend la photo d’un enfant en le nommant, ce dernier doit la placer sur le tableau en l’ayant montrée au préalable aux autres enfants qui l’appellent.
5 Alberto s’allonge à l’une des extrémités du rang et patiente la venue de l’araignée qui à travers, un objet, chatouille les parties du corps nommées.

Le jardin d’enfants de « Patinete » :

Pour préparer la journée « Enfants singuliers, Institutions dérangées. Les nouveaux spectres de la clinique. Qu’en dit la psychanalyse ? », on peut aussi découvrir la présentation de la journée du 11 juin ou lire le texte de Gracia Viscasillas « Le travail avec des enfants autistes dans les Centres d’Education d’enfants “Patinete” à Saragosse » ou encore le commentaire de David Coto ou le commentaire de Jeanne Spiess ou le texte de Jean-Maleval et Michel Grollier L’expérimentation institutionnelle d’ABA en France : une sévère désillusion ou le texte de Serge Dziomba, Réflexions autour de la supervision et l’analyse des pratiques professionnelles en institutions.

Les membres de l’ACF-Normandie peuvent aussi lire les deux textes de Gracia Viscasillas Au bord de l’Autre et Un regard qui aveugle, ainsi que le texte de Laurence Morel Rendre possible la rencontre ou celui de Nathalie Herbulot L’enfant sauvage en Stan Smith accessibles dans la zone Abonnés ou le texte de Marie Izard Delahaye Trouver la bonne formule.

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