Lacan Quotidien 595

14 Juillet

Un article de Christine de Georges

Mardi 6 septembre 2016, par MB // Lire, Ecouter, Voir


Dans Lacan Quotidien 595

14 juillet


La promenade des Anglais s’étire sur cinq kilomètres, de Carras jusqu’à la vieille ville et à la colline du château. Ce littoral est une ligne frontière, qui sépare la ville de la mer dans son immensité. Il y a là comme un affrontement qui fait bord, de la culture portée par la ville, avec ses architectures, ses styles de vies, sa population aux origines mêlées, et de la nature de l’eau, où nous pouvons jouir de nous baigner.

Il est étonnant de voir qu’habituellement bon nombre de gens viennent marcher sur la promenade : beaucoup courent et semblent avaler le bitume ; d’autres trépignent et le martèlent. Quand il fait beau, à côté des vélos, toutes sortes d’engins se mettent à y rouler : des tricycles, des skates, des chaises roulantes, des poussettes... La promenade est le lieu des défilés, du Carnaval et des corsos fleuris, celui des exploits, des triathlons et de l’incroyable Ironman. C’est aussi là qu’on se montre et qu’on se rencontre, quand on vient simplement bader, de même qu’on le fait dans l’Italie toute proche. Il y a donc sur ce bord comme une célébration permanente des possibilités de déplacement, des expressions du corps et des vertus de la conversation que favorisent les rencontres. Et de temps en temps, il y a des fêtes.

Sur ce rivage, ce 14 juillet 2016, des milliers de personnes, 35000 dit-on, amis, familles, enfants, se pressaient pour voir le feu d’artifice. Un camion « fou » lancé à vive allure pendant deux kilomètres a, d’un trait de roues, écrasé ce bord et ceux qui s’y trouvaient, pour rayer la fête. Il l’a rayée d’une marque puissante, mortelle pour certains ; pour d’autres, une marque de réel fait qu’à partir de cet instant, plus rien ne sera comme avant.

Qu’est-ce que le conducteur du camion voulait rayer ou réduire à néant ? Trop de fête, trop de plaisir. Trop de jouissance, sans doute. L’après-midi même du 14 juillet, il avait dit, de façon cynique, parlant au téléphone à son frère resté en Tunisie : « Moi aussi, ce soir je vais faire la fête ! » On apprend que, dans la vie du tueur, la fête n’était pas sans excès – consommation intense de produits en tout genre, conduites sexuelles diversement orientées, homo et hétérosexuelles – et que, par ailleurs, il avait largué les amarres des liens à ses parents restés à M’Saken. Il faut supposer que cette jouissance débridée, d’où parfois émergeaient des accès de colère et de violence à l’égard de sa femme et de ses propres enfants, l’a amené à s’emparer dans l’urgence des signifiants de la rectitude. Dans l’urgence, car on cherche encore les processus, d’habitude lents, d’un endoctrinement par l’islamisation, qu’il n’y a pas vraiment. C’est d’un basculement qu’il s’agit – c’est ce qui étonne – entre une réalité immorale et l’adoption rapide d’un système de signifiants tout autre, qui relèverait de la tradition, tel que le prônent les tenants du djihadisme.

Le meurtre au nom de Dieu ne semble pas être ici au premier plan – alors que, dans d’autres cas, il est flagrant que c’est au nom d’un Dieu Un, univoque, terrible, exigeant, que le crime a lieu. Tuer, au nom d’un idéalisme, qui voudrait réparer une injustice sociale, comme le prescrirait le crime paranoïaque, n’est pas non plus évoqué clairement. Quelque soit au nom de quoi le crime a lieu, c’est un attentat terroriste. Il s’habille dans l’urgence, des débris des discours extrémistes du Djihad – à Nice comme à Orlando.

Tuer, pour rayer la jouissance supposée en l’autre, à défaut de pouvoir la traiter en soi, semble être ici la modalité du crime. Tuer, un 14 juillet, même si l’événement commémoré est réduit à la mesure dérisoire d’un feu d’artifice, a pour cible ce que représentent la devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité ».

Les motifs du crime échappent à toute compréhension et confirment que, dans l’urgence, il y a eu la contrainte par une force à laquelle le sujet n’a pas résisté. Cette contrainte est de la nature d’un surmoi qui, pour le moins féroce, vient s’opposer à la jouissance, en la détruisant. Un surmoi qui pousse ainsi à une jouissance bien plus terrible, qui est celle de la mort aveugle.

Le problème tient là dans le fait que le crime vient en quelque sorte réaliser les termes de la structure symbolique qui, classiquement, dans sa puissance sociale et familiale, a la charge de réduire la jouissance.

Seulement voilà : la structure symbolique est malmenée – c’est ce qui fait le malaise de notre civilisation. Dans la chute de la fonction paternelle et l’abolition des principes d’opposition entre homme et femme, entre hétéro et homo, émerge un toujours-plus-de-jouir qui peut conduire à l’errance.

Lacan nous dit, dans ses Écrits, que dans l’expérience avec les psychopathes, qui nous porte « au joint de la nature et de la culture », nous y découvrons « cette instance obscure, aveugle et tyrannique [...] toujours prête à émerger du désarroi des catégories sociales pour recréer [...] l’Univers morbide de la faute1 ».

Et le crime, à vouloir anéantir les styles de vie actuelle dans la variété de ses tendances et de ses formations, à vouloir anéantir la société du spectacle, de la fête et de la consommation, cherche à faire porter la question du défaut ou de la faute du symbolique sur la société, alors que cette question concerne le sujet lui-même.

Le risque est là et le pire peut être à venir. La société peut se diviser, se déchirer, entre le faire-valoir toujours plus fort des modes de jouir particuliers et les positions extrêmes de toute nature. Dans une région où, au-delà de la carte postale qui vient souvent la représenter, les extrêmes tiennent beaucoup de place, le « vivre ensemble » est foncièrement menacé. L’exacerbation des tensions réciproques apparaissait déjà lors de l’hommage national aux victimes, le 18 juillet.

La particularité de la guerre aujourd’hui pourrait nous révéler qu’en fait le confit est en nous. Pas seulement du fait du dualisme pulsionnel freudien, entre pulsions de mort et pulsions de vie, mais du côté du mode de traitement, pour chaque sujet, de la question de la jouissance, la sienne et celle de l’autre, en dehors du retour funeste de la religion, de la tradition ou des principes extrémistes. C’est peut être à ce titre que la guerre interpelle les psychanalystes. Le sujet a la charge de sa jouissance ; c’est à ce prix qu’il est responsable.

Christine de Georges


Note :
1 Lacan J., « Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie », Écrits, Paris, Seuil, Le Champ Freudien, 1966, p. 137.

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