Après le Colloque « Le corps dans tous ses éclats... »

Le corps du danseur

Un texte et une vidéo de Vladimir Dziomba

Mercredi 16 mars 2016, par BB // Lire, Ecouter, Voir


Le corps du danseur,
en tant que corps du danseur,
est un corps dont on attend
toujours quelque chose
et un corps toujours dans l’attente.
De ces attentes émerge un mouvement :
entre avant et après,
quelque chose s’est passé,
quelque chose a changé,
quelque chose a bougé.

Le corps du danseur

par Vladimir Dziomba

Ce projet est né lorsqu’il m’a été demandé, en tant que danseur professionnel, d’écrire un texte à propos du « corps du danseur » pour un colloque de psychanalyse intitulé « Le corps dans tous ses éclats ». 
Je me suis demandé ce qui était en jeu dans la notion de « corps du danseur », confrontant la juxtaposition de ces deux termes à leur définition propre. « Qu’est-ce qu’un corps ? », « Qu’est-ce qu’un danseur ? », et qu’est-ce qui rend leur combinaison en tant que telle spécifique ? 
Définir à la fois « corps » et « danseur » n’étant pas une aventure que j’avais envie d’entreprendre à ce moment-là, je choisis par conséquent de me concentrer sur le terme de « danseur » comme « danseur professionnel », et tentai d’identifier dans quelle mesure le corps d’un danseur devait être considéré comme particulier, spécial, différent, unique. 
Je dressai une liste d’adjectifs qui, d’après moi, pouvaient déterminer cette spécificité, depuis mon expérience de la pratique de la danse, du monde de la danse, et des danseurs, et ne pus m’empêcher de constater qu’aucun de ces adjectifs n’était purement spécifique au danseur. 
Un élément à notifier fut l’importance de la musique, musicalité, dans la danse. Il y a toujours de la musique dans un corps dansant. Toujours une considération et un usage des durées et des rythmes ; même quand la musique est silence, même si le danseur improvise, une partition est toujours générée, qu’elle soit ou non mesurée, étant faite de vitesses, d’arrêts, d’élans et de suspensions. Mais ceci est une qualité de la danse, de n’importe quel corps qui danse, et non un attribut des seuls « danseurs ». 
Un deuxième élément qui apparut fut celui du mythe autour duquel se construit le danseur, un mythe institutionnalisé à l’intérieur du milieu de la danse et rayonnant dans l’imaginaire extérieur, et élaboré à travers le culte de l’effort : le mythe selon lequel le corps façonné, sculpté, est le fruit d’un nécessaire labeur, travail toujours plus dur, toujours plus intense, toujours « plus », s’accompagnant de l’idée qu’un corps douloureux est un corps qui a bien travaillé, la douleur se faisant l’échelle de mesure du travail, et l’absence de douleur le témoin suspicieux de manque ou carrément d’absence de travail. Cette manière de penser et d’approcher le mouvement est donc centrée sur le « faire-toujours-plus », plus grand, plus rapide, plus haut, plus longtemps, avec l’idée que sous un certain niveau d’énergie « rien n’existe », que le problème de la douleur se règle par l’« habitude », que la souffrance est nécessaire au progrès d’une part, rempart contre l’échec d’autre part. Le confort est banni, l’aisance n’est qu’acquise. D’ailleurs, Martha Graham, « considérée par beaucoup comme la plus importante danseuse du XXe siècle et la mère de la Danse Moderne » (biography.com), parlait des deux qualités d’un danseur au sommet de sa force : la spontanéité et la simplicité. Mais elle précisait que la spontanéité ne pouvait se manifester qu’après des années d’entraînement et jamais par hasard, et que la simplicité, l’état de complète simplicité, « ne coûte pas moins que tout ». Selon ce mythe, avec pour porte-étendard les mécaniques productivistes (rapport effort/résultat) et compétitives (« être le meilleur » et/ou « se dépasser »), le corps du danseur est pour beaucoup le paradigme de la pensée générale actuelle développée au travers du « faire », et est au passage sacrifié sur l’autel du succès. 
Un autre aspect auquel je pus penser comme étant cette fois non pas spécifique au monde de la danse mais bien un trait fondamental et imposant pour le danseur, fut celui du corps mis en scène, se présentant constamment devant un public, que ce public soit fait de ses pairs, ses professeurs, ses employeurs, ou formé par la masse anonyme des spectateurs lors d’une performance. Il y a par conséquent l’importance, pour ne pas dire le poids, de la présence du regardeur (y compris le danseur se regardant lui-même) intrinsèquement liée à la condition du corps d’un danseur. Cela amène tout ce qui peut être provoqué par le fait de se placer – se soumettre – sans discontinu sous le – au – regard de l’autre : jugement et pression, satisfaction et déception ; cela amène des attentes, que l’on remplit ou pas, mais auxquelles on ne peut que répondre. 
Le corps du danseur, en tant que corps du danseur, est un corps dont on attend toujours quelque chose et un corps toujours dans l’attente. 
De ces attentes émerge un mouvement : entre avant et après, quelque chose s’est passé, quelque chose a changé, quelque chose a bougé. 
 
Cette vidéo est donc le fruit de l’observation de ces trois éléments dans le cadre de notre problématique, qui sont l’importance de la musique, l’usage de ce corps de danseur, et ce mouvement entre ce qui est présenté, ce qui est regardé, et ce qui est finalement vu. 
De cette réflexion sur « le corps du danseur », le champ de discussion s’est élargi, et l’élaboration de cette vidéo a soulevé les questions suivantes : 
Comment les attentes en question sont-elles ou non remplies ? 
Comment un danseur se satisfait-il lui-même dans la présentation de son corps au regardeur, et comment le regardeur regardant le danseur se satisfait-il lui-même ? 
Pourquoi y a t-il un besoin d’attentes-à-remplir ? D’où vient ce besoin ? 
Qu’est-ce qu’il y a à satisfaire ? 
Qu’est-ce qui procède de la rencontre entre ce qui est vu et ce qui est 
présenté ? Où se passe cette rencontre ? 
Qui crée et qu’est-ce qui est créé ?

Une première vidéo a été réalisée sans support audio : ni musique, ni son.
A l’occasion de son visionnage, j’ai demandé à trois personnes différentes de sélectionner une playlist avec des musiques de leur choix, qui serait lancée et jouée en même temps que cette première vidéo, sans plus d’intervention de ma part que de faire débuter la playlist audio et la vidéo au même moment.
Entre le son, l’image et le regardeur, que ce qui se passe, se passe…
Plus tard, j’ai réalisé trois versions différentes de la vidéo originale, une pour chaque playlist donnée. Aucun montage de la vidéo originale, aucune découpe de la musique, ni même aucun choix de quand ou comment synchroniser la playlist avec la vidéo ne fut fait. Les scènes sont tirées de ces trois différentes versions.
Elles sont le résultat d’une rencontre hasardeuse entre une vidéo et différents éléments audio, qu’elle n’était pas supposée rencontrer.

Voir la vidéo :

Vladimir Dziomba est danseur. On peut retrouver la vidéo qu’il a réalisée sur son site.

Les rythmiques de la trace insaisissable d’une structure matérielle éphémère

Musique - Mouvement - Corps

Le Corps Gracieux Le Corps Authentique Le Corps Puissant
Le Corps Technique Le Corps Performant Le Corps Blessé
Le Corps Heurté Le Corps qui Consomme Le Corps Consumé
Le Corps Habile Le Corps Réceptif Le Corps Pensant
Le Corps Proprioceptif Le Corps qui s’Adapte Le Corps Kinesthésique
Le Corps Récepteur Le Corps Médium Le Corps Expressif
Le Corps Vecteur Le Corps Communiquant Le Corps Machine
Le Corps Libre Le Corps Discipliné Le Corps Rigoureux
Le Corps Présent Le Corps Mouvant Le Corps Immobile
Le Corps Raide Le Corps Excité Le Corps Passionné
Le Corps Tourmenté Le Corps Touchant Le Corps qui Veut
Le Corps qui Peut Le Corps dans l’Élan Le Corps en Équilibre
Le Corps Déséquilibré

Le Corps Mis en Scène Le Corps Admiré Le Corps Admirable
Le Corps Flatté Le Corps Vu Le Corps Exalté
Le Corps qui Exulte

Le Corps Attendu
Le Corps dans l’Attente

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