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Publié le mardi 28 août 2018

ARTS-Connexion - Théâtre et psychanalyse - 2018-19

Doreen

Mercredi 17 octobre 2018 – Rouen





Le séminaire Arts-connexion ,
et le Centre Dramatique National de Normandie - Rouen,
présentent :

DOREEN


mis en scène par David Geselson
d’après Lettre à D d’André Gorz

Pour débuter la saison 2018-2019, Arts-Connexion vous propose une conversation autour de Doreen, pièce adaptée de Lettre à D d’André Gorz par David Geselson, metteur en scène et comédien.

Cette lettre – ici dernière lettre d’amour – d’André Gorz, ami de Sartre, est destinée à celle qu’il aime et dont il partage la vie depuis cinquante-huit ans : Doreen Keir, sa femme, atteinte d’une maladie incurable.

A partir de ce texte intime et des archives du couple, le metteur en scène David Geselson construit le portrait d’un amour dans une troublante proximité avec le public, là où les scènes de vie conjugale se succèdent, joyeuses et délicates, graves et sensibles, de deux êtres confrontés au temps, aux désillusions, aux dernières aspirations...

La découverte de cette pièce constituera un joli préambule aux Journées d’Automne de l’ECF sur la question du mariage et du couple, de l’amour. Elle sera suivie d’une conversation entre David Geselson et Marie-Claude Sureau, psychanalyste, membre de l’ECF. Nous avons le plaisir de vous proposer d’y participer.

Lydie Lemercier-Gemptel, Claire Pigeon et Christelle Pollefoort

En savoir plus sur Doreen sur le site du CDN.


Mercredi 17 octobre 2018 à 20 h

Théâtre des Deux Rives
48 rue Louis Ricard
76000 Rouen

Consulter le plan d’accès »

Vous pouvez réserver vos places au CDN au 02 35 70 22 82

Entrée : 15 euros
Tarif réduit : 10 euros
Le tarif réduit est accessible aux personnes qui réservent pour les soirées Arts-Connexion, aux abonnés du CDN pour la saison en cours, enfants, étudiants, retraités, demandeurs d’emploi, groupes de 10 personnes). Pour bénéficier du tarif réduit, précisez que vous venez en lien avec Arts-connexion ou l’ACF-Normandie.


Contacts :

Envoyer un mail à Lydie Lemercier
Envoyer un mail à Claire Pigeon
Envoyer un mail à Christelle Pollefoort


Après la séance...

Un texte de Lydie Lemercier-Gemptel

Ils arrivent, un par un, en petits groupes, spectateurs surpris d’entrer ainsi dans l’intimité d’un intérieur convivial où boissons et petits fours sont offerts par un couple souriant, attentif à chacun, Gérard et Doreen, déambulant parmi les convives étonnés, en quête de leur écoute pour déplier leurs activités du moment, leur engagement, leur pensée, la place qu’ils accordent à l’autre, attentes et définitions qui ricochent, s’égarent dans l’agitation d’un début de soirée, malentendus multiples d’un homme et d’une femme face aux bruits du monde... Progressivement, les invités prennent place autour de la grande table chargée de vaisselle et de victuailles tandis que Gérard distribue à chacun La Lettre1 récemment publiée. Puis, dans cette troublante proximité du public, ils nous présentent, voix superposées, dans un jeu subtil et naturel, les scènes d’une vie conjugale joyeuses et délicates, graves et sensibles, tous deux confrontés au temps, aux désillusions, aux dernières aspirations...

Comment trouver le conflit, nœud du théâtre, s’interroge David Geselson2, pour mettre en scène 58 ans de vie commune ? Une histoire d’amour heureuse est anti-théâtrale. Un couple, c’est un lieu où ça foire, où ça rate. Il importe donc, dit-il, de chercher les conflits, les zones d’achoppement et de tensions, là où parlent ces deux êtres. Pour réaliser son propre travail d’écriture, David Geselson s’est appuyé sur plusieurs textes d’André Gorz3 (le nom d’écrivain de Gérard Horst4), notamment Le traître paru en 1958, Lettre à D. Histoire d’un amour en 2006. Il y ajoute de nombreuses archives tant du côté de Gérard que de Dorenn, là où les documents sont peu nombreux, quelques lettres et dossier médical.

Ce couple, Gérard et Dorenn, s’est construit sur « cette blessure originaire [...] d’“expérience fondatrice” : l’expérience de l’insécurité. La nature de celle-ci, écrit André Gorz, n’était pas la même chez toi et chez moi. Peu importe : pour toi comme pour moi elle signifiait que nous n’avions pas dans le monde une place assurée5. » Lui est né à Vienne en février 1923, d’un père juif chef d’entreprise marié avec une secrétaire de 15 ans sa cadette, issue d’une modeste famille catholique tchèque, qui accepte ce mariage par désir d’ascension sociale6 et fera tout, selon André Gorz, pour effacer la judaïté de son mari avec lequel elle ne s’entend guère. Elle, anglaise, a été abandonnée par sa mère, élevée par son père longtemps présenté comme son parrain. Gérard et Doreen se sont sentis unis dès le début. « Nous avions à assumer, écrit André Gorz, notre autonomie et je découvrirai par la suite que tu y étais mieux préparée que moi7. » En effet, il errait beaucoup dans son existence, étranger à lui-même, « métis inauthentique » plongé dans un exil intérieur. « Il n’était ni juif, ni aryen, ni autrichien, ni allemand, ni suisse, rien en somme que ce rien qu’il était8. » Très intellectuel, austère, terroriste du rationnel, silencieux parfois pendant des jours, il dit s’être tourné vers la philosophie, fuite d’une « vérité plus profonde : le goût de la destruction de soi9. » Doreen, de plein-pied dans la vie, devient son ailleurs, lui permettant « l’accès à une dimension d’altérité supplémentaire-à moi, précise-t-il, qui ai toujours rejeté toute identité et ajouté aux unes aux autres des identités dont aucune était mienne10. » Faisant sienne la langue anglaise, elle devient une langue privée qui préserve leur intimité contre l’irruption des normes sociales ambiantes. Doreen veut le mariage mais il refuse car c’est, dit-il, une institution bourgeoise. Face au discours politique, à l’autorité du jugement théorique, elle oppose, dans un dialogue enlevé, son amour, son désir d’alliance, l’obligeant à vivre, une alliance qui « devait simplement signifier que nous étions ensemble pour de bon11. » Unis dans la vie privée, ils le sont également dans la sphère publique. Au niveau du travail, Doreen est sa documentaliste, contribue au dépouillement et au classement des différentes publications, des lettres restées en souffrance, participe à la rédaction des circulaires en anglais… Grâce à cette activité de l’ombre, André Gorz accumule une culture journalistique encyclopédique qui lui permet d’occuper un poste à L’Express, au Nouvel Observateur... Dorenn le soutient sans cesse dans son travail d’écriture et l’autorise ainsi à exister, à se produire au monde. « Vivre avec un écrivain, c’est aimer qu’il écrive alors écrit ! » dit-elle. Lorsque Le traître paraît, André Gorz le dédicace ainsi : « A toi Kay qui, en me donnant Toi, m’as donné Je12. » Si son œuvre ne porte qu’un nom, elle était, avant tout, celle d’un couple, le fruit d’un long dialogue.

Mais, s’interroge André Gorz dans sa Lettre à D. parue 50 ans plus tard : « Pourquoi ai-je parlé de toi avec une sorte de condescendance désinvolte13 ? » Pourquoi « dans le peu de place que je t’y donne, es-tu défigurée, humiliée ? » Tourné vers l’esthétique de l’échec et de l’anéantissement, « être amoureux, écrit-il, c’est trop banal, trop privé, trop commun14 ». Lettre à D. vient ainsi réhabiliter Dorenn, dite Kay dans Le traître, autrefois présentée comme celle qui « se serait détruite s’il l’avait lâchée... » S’il parle d’elle, à travers elle, il parle de lui... « S’il n’était pas sûr qu’il saurait vivre avec elle, confie-t-il dans sa Lettre, il était sûr qu’il ne voulait pas la perdre15. »

Les rires, le ton léger et pétillant, le pas de danse de Doreen s’essoufflent. Elle pleure, abandonnée par ses forces de vie. Dorenn est malade depuis près de quarante ans, une vie gâchée par des contractures et des maux de tête violents l’obligeant peu à peu à cesser ses activités favorites en raison d’une arachnoïdite16, affection évolutive sans traitement. L’imminence d’une mort annoncée révèle avec force chez André Gorz cet impossible de la séparation. « Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre17. » Gérard et Doreen se donnent la mort le 22 septembre 2007. « Ce n’est pas un suicide romantique », souligne Marie-Claude Sureau lors du débat qui a suivi la pièce, mais l’aboutissement d’un parcours où la dimension mélancolique chez André Gorz est omniprésente. La pulsion de mort, faute de cette alliance avec Doreen qui puisse la tenir en lisière, se déchaîne alors. Lorsque l’objet quitte la scène, le sujet, devant cet impensable, l’y rejoint...
Un grand merci à Marie-Claude Sureau pour sa présence et l’éclairage qu’elle a pu nous apporter, un grand merci à David Geselson et à Laure Mathis, comédienne, pour ces échanges riches, spontanés et documentés, moments enseignants autour d’une écriture, celle d’André Gorz, que beaucoup ont ainsi pu découvrir. Merci aussi à Catherine Dewitt du CDN de Normandie pour son accueil et son soutien.

Notes :
1 André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour, Galilée 2006, Folio 2018.
2 David Geselson, « A propos de Doreen », interview, La Grande table, France-culture, 19 décembre 2016.
3 André Gorz est philosophe, existentialiste Sartrien, auteur notamment d’Ecologie et politique, des Adieux au prolétariat.
4 Son nom initial est Gerhard Hirsch. D’origine autrichienne, face à la montée du nazisme, son père juif se baptise et change de nom pour « Horst ». Lors de son arrivée en France, Gérard choisit « André Gorz » pour son travail d’écriture.
5 André Gorz, Lettre à D. Histoire d’un amour, Ibid., p. 18.
6 Willy Gianinazzi, « Etranger à soi-même », chapitre I, André Gorz, une vie, Editions La découverte, 2016.
7 André Gorz, Lettre à D, Histoire d’un amour, ibid., p. 18.
8 André Gorz, Le traitre, Folio essais, 2018, p. 68.
9 Ibid., p. 63.
10 André Gorz, Lettre à D., Histoire d’un amour, ibid., p. 15.
11 Ibid., p. 27.
12 Ibid., p. 64.
13 Ibid., p. 57.
14 Ibid., p. 58.
15 Ibid., p. 61.
16 Affection contractée suite à l’injection d’un produit de contraste, le lipiodol, avant l’opération d’une hernie discale.
17 André Gorz, Lettre à D., p. 82

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