Préparer le XIe Congrès de l’Association mondiale de psychanalyse (AMP)

Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert

Barcelone, du 2 au 6 avril 2018

Samedi 4 mars 2017, par BB // Evènements d’hier


Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert


La psychose ordinaire ne date pas d’hier, ce terme s’est fait un chemin dans la Cité analytique depuis 1998, année où Jacques-Alain Miller l’inventa et le mit en circulation1. Quand se déroulera le XIe Congrès de l’AMP en 2018, la psychose ordinaire fêtera donc ses vingt ans. C’est un bon moment pour s’interroger : qu’ont appris les psychanalystes avec elle, quels usages en ont-ils fait et lesquels pourraient-ils, encore, lui trouver.

Le bon moment, c’est aussi ce dont témoigne l’enthousiasme avec lequel a été reçu ce thème proposé pour le Congrès. Le titre – Les psychoses ordinaires et les autres, sous transfert – a la vertu d’interpréter, ou du moins d’interpeler, quelque chose du vif de la clinique psychanalytique actuelle. Le vif, ce bout de réel que l’expérience analytique ne cesse de rencontrer. Poursuivre dans la brèche ouverte par l’enseignement de Lacan – le dernier et l’autre – c’est ne pas se soustraire à ce réel, proprement analytique. Le Congrès de Rio l’a abordé à partir de l’inconscient et du mystère du corps parlant, celui de Barcelone continuera à border ce réel en s’appuyant, cette fois, sur les psychoses ordinaires.

Clinique structurale, clinique du sinthome

À une époque, la psychanalyse s’est soutenue de la solidité d’une clinique structurale qui permettait de répartir les cas en deux champs différenciés : la névrose et la psychose. La perversion mise à part, la coupure de cette clinique était nette. La présence ou l’absence du signifiant du Nom-du-Père au lieu de l’Autre2, traçait la ligne de partage des eaux : d’un côté les uns, de l’autre côté les autres. La primauté du symbolique octroyait au signifiant le pouvoir de la différence et de l’ordonnancement.

Avec cette clinique du signifiant, binaire et discontinue, Lacan a ordonné le champ analytique laissé par Freud en reportant l’Œdipe freudien au Nom-du-Père lacanien. Plus tard la psychanalyse a enrichi son bagage de ce que Jacques-Alain Miller, lors de sa Conférence de Rio, a distingué comme inconscient de pure logique3, avec la logique du fantasme et l’objet petit a, outils dont la clinique ne saurait désormais se passer, car ils permettent d’établir le champ du sujet et de s’orienter dans ses modes de jouir. C’est à cette clinique que plusieurs générations de psychanalystes se sont formés dans le Champ freudien et au-delà. Mais ce Lacan structuraliste et logique, ayant pour base la prévalence du symbolique sur l’imaginaire et le réel, ne constitue pas son dernier mot. Il y a plus chez Lacan.

Sur son chemin vers le réel, Lacan a découvert que pas toute la jouissance ne se laisse négativer par la signification phallique. La psychanalyse devait lâcher la main du père en tant qu’opérateur unique, pour répondre aux défis d’une praxis qui se doit de contrer le réel4. Avec la pluralisation des Noms-du-Père d’abord, puis par la considération de solutions singulières ouvertes avec Joyce5, la fonction du Nom-du-Père perdait son exclusivité comme traitement de la jouissance et devait s’inclure, soit à titre de semblant, soit à titre de symptôme, dans une perspective plus large. Une perspective qui débordait la structure binaire et où le pouvoir régulateur de l’ordre symbolique sur le réel de la jouissance se trouvait, littéralement, entre-dit.

On ne passe pas de la structure aux nœuds d’un seul saut. Les moments de l’enseignement de Lacan suivent un fil dont le travail minutieux de J.-A. Miller a articulé la logique dans ses cours de l’Orientation lacanienne. Ici nous abrègerons : les impasses de la jouissance féminine développées dans Encore6 poussent Lacan à prendre la main de Joyce pour ouvrir son dernier et son tout dernier enseignement. Là, le point de départ est redéfini : dorénavant la névrose sera relue à partir de la psychose et non l’inverse.

Alors, la forclusion se généralise : forclusion du signifiant de La/ femme pour tout être parlant, forclusion restreinte du signifiant du Nom-du-Père pour la psychose. À chacun sa forclusion, à chacun sa solution, ou plus exactement son traitement mais, de solution unique, il n’y a pas. Ce qu’il y a c’est la clinique du sinthome généralisé. D’où l’ironie de Lacan : « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant7 », ce qui ne signifie pas que nous soyons tous psychotiques mais que « tous nos discours sont une défense contre le réel8 ». Ce qui veut dire qu’à choisir pour guide la singularité de réponses sinthomatiques, ne nous dispense pas de préciser la différence entre névrose et psychose.

La clinique du sinthome, celle de la gradation et de la singularité, n’annule pas la précédente. Entre la clinique des structures et celle des nœuds il n’y a pas d’opposition : il s’agit de rendre cette tension fructueuse. La singularité des inventions subjectives appelle à une clinique instrumentale et flexible à trouver au jour le jour – reconnaissons-le – dans cette étape balbutiante. C’est cette clinique que, comme J.-A. Miller l’a dit du parlêtre « nous apprenons à […] dire9 ». C’est un choix éthique.

Le titre du Congrès produit une inversion qui nous sert de guide. Il nous fait constater que les psychoses ordinaires sont passées au premier plan, car c’est là qu’elles se trouvent : devant les praticiens, dans l’expérience quotidienne. Mais si les autres psychoses ne sont plus l’unique référence pour penser le champ de la folie, nous ne pouvons en faire abstraction. Les fondements du cas Joyce10 se trouvent dans « Une question préliminaire… »

C’est le champ d’investigation qui s’ouvre pour avoir mis au premier plan la jouissance et ses traitements singuliers ; ceci implique de devoir reconsidérer, avec le levier des psychoses ordinaires, la perspective générale de la clinique.

Psychoses ordinaires

Avant d’être un levier, les psychoses ordinaires se sont présentées comme une zone d’ombre. Avec le déclin du Nom-du-Père et l’ascension de l’objet a au zénith de la civilisation, on constatait dans la pratique analytique une augmentation de cas ne présentant pas les éléments précis et concluants d’une névrose11. Cas rares qui ne paraissaient entrer ni dans l’une ni dans l’autre des catégories de la clinique binaire. Ces cas, qui ont d’abord été considérés comme des « inclassables de la clinique psychanalytique12 », occupaient la zone frontière du binaire structural, en l’élargissant. Une zone d’ombre que J.-A. Miller – à la différence de la catégorie d’état limite ou borderline utilisée à l’IPA – a commencé à éclairer par le terme de « psychose ordinaire », l’ouvrant ainsi à la mise au travail.

La psychose ordinaire n’est donc pas une nouvelle catégorie clinique, mais un appareil épistémique supplémentaire. Les psychoses ordinaires, d’emblée, ne se laissent pas circonscrire. On peut les rencontrer partout, même là où on les attend le moins. Pour autant, elles ne se situent pas dans un no man’s land, ce sont bien des psychoses. Et à les situer dans ce champ, tout l’ensemble s’en trouve interrogé.

Il convient de préciser que les psychoses ordinaires ne dissolvent pas le champ de la névrose mais d’une certaine façon le résolvent, puisqu’elles dégagent la névrose de toute prétendue équivalence avec l’idée de « normalité ». L’idée de normalité n’est plus soutenable dès lors que la norme phallique perd son hégémonie traditionnelle, en se trouvant inclue comme une solution parmi d’autres pour orienter la jouissance. Ainsi ce prédicat ségrégatif, qui n’a jamais pu se prévaloir de Lacan – les normaux sont les névrosés, les autres sont des psychotiques –, n’est plus soutenable d’aucun point de vue.

Les psychoses ordinaires permettent d’élargir l’éventail des solutions possibles au trou forclusif. Dans les psychoses extraordinaires nous avons sous forme de métaphore délirante la réparation du trou, quand celui-ci s’est déjà manifesté par un déclenchement comme irruption du réel ; au contraire, dans les psychoses ordinaires les modalités de réparation se multiplient et se diversifient quand elles sont prises dans leur bizarrerie, avec leurs petites inventions, dans leur radicale singularité. Ces solutions singulières ont en commun la possibilité d’une auto-réparation du trou qui empêche ou diffère son éclatement manifeste. Ordinaires ou extraordinaires, nous y rencontrons toujours, les indices d’« un trou, une déviation ou une déconnection qui se perpétue13 ».

Ces indices du trou de la forclusion peuvent être spectaculaires, explosifs, extraordinaires ; dans ce cas ils ne sont pas difficiles à reconnaître par le sujet et son entourage. Mais ils peuvent aussi être discrets, subtils, de sorte qu’ils passent facilement inaperçus du sujet lui-même, de son entourage et surtout du clinicien. Ce n’est que sous transfert que ces signes discrets, en tant que tels, peuvent être localisés.

Le déclenchement d’une psychose, dans la clinique structurale, est l’effet de la mauvaise rencontre avec Un-père qui apparaît « en opposition symbolique au sujet14 », ce qui provoque un « déchaînement » du signifiant dans le réel15. Tandis que ce qu’on appelle les néodéclenchements16 sont ceux qu’on détecte à partir de quelques points de fuite indiquant de petits débranchements de l’Autre qui produisent une délocalisation de la jouissance. Le déclenchement, néo ou franc, est alors crucial comme indice du trou forclusif caractérisant toute psychose. J.-A. Miller, dans un texte incontournable pour orienter les travaux du Congrès, propose trois sortes d’externalités : l’externalité sociale, corporelle et subjective17.

On peut y lire que ce que nous cherchons à saisir avec la psychose ordinaire, c’est ce que Lacan appelle « un désordre provoqué au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet18 ». Ce désordre, véritable indice diagnostique, affecte le sentiment de la vie en tant qu’effet de la non inscription de la signification phallique. Dans les psychoses déclenchées ce désordre est évident, mais qu’en est-il dans les psychoses ordinaires ? C’est ce que – sous transfert – un psychanalyste peut saisir à partir de la présence de quelques signes discrets. Sous transfert signifie grâce à – le transfert étant ce qui permet de les situer –, mais aussi à l’intérieur de, c’est-à-dire qu’ils se saisissent dans la relation analytique. Il s’agit d’une clinique fine, d’un tissage subtil, qui tient compte de la tonalité et de la gradation, orientée vers la recherche des effets de la forclusion.

Sous transfert

C’est sous transfert que se réalise la clinique psychanalytique, dans la névrose et dans la psychose, ce qui requiert la présence et l’acte de l’analyste.

Dans la première partie de son enseignement, la position que Lacan propose à l’analyste pour les psychoses est celle de secrétaire de l’aliéné19. En premier lieu, il convient au psychanalyste d’écouter qui parle, puisque le message du psychotique provient « d’une parole au-delà du sujet20 ». Mais ce secrétaire ne se borne pas à prendre acte puisqu’il doit chercher à arrêter la métonymie infinie, ainsi qu’éviter la mauvaise rencontre du psychotique avec son Autre méchant. D’autre part, il s’agit aussi de soutenir la recherche de l’ajustement qui a tenu le sujet jusqu’à l’irruption du trou, pour ravauder cette suppléance et, si possible, aider à en construire une version plus consistante.

Dans les psychoses ordinaires le trou ne se manifeste que discrètement. L’efficacité d’un sinthome comme défense semble indéniable. C’est pourquoi le travail analytique consiste davantage à inviter le sujet à déplier ce qui fait problème, pour localiser, avec lui, des éléments pouvant faire agrafe et qui nouerait les trois consistances, afin qu’ils se détachent comme point de capiton et acquièrent du relief. Il s’agit d’obtenir que ces éléments soient le plus disponibles possible pour le psychotique, en suscitant son usage et en l’accompagnant dans la mise au point de sa pragmatique. Trajet dans lequel il sera également important de cerner les événements de corps.

Mais sous transfert signifie aussi faire un choix sans concession. Border le trou par du savoir qui soutient une expérience analytique signifie choisir de soumettre la pratique de chaque jour à une orientation précise. C’est pourquoi, en tant qu’analystes, nous ne pouvons être éclectiques, ni thérapeutes, ni (ré)éducateurs : nous ne pouvons pratiquer la psychanalyse qu’en traitant la jouissance du parlêtre par l’apparole, en cherchant à ce qu’une existence soit possible, pas sans les voies d’un désir. Suivre Lacan dans l’orientation lacanienne est un acte de transfert et, comme tel, un acte d’amour.

Chaque Congrès constitue alors une occasion pour que l’École Une prenne contact avec elle-même, un moment d’intimité non dépourvu d’allégresse. C’est un moment pour se laisser rattraper par ce désir de faire Un avec le multiple dont est née une Association mondiale ; désir qui dans ces congrès trouve l’occasion de se revitaliser, à contre-courant de la pulsion de mort qui, elle, est toujours active et n’a nul besoin d’être renouvelée.

La passe accompagne chaque Congrès et en est le noyau, non seulement pour que les membres de l’AMP connaissent son actualité et ses perspectives, mais aussi pour que chaque congressiste puisse être touché, concerné, par ce que chaque AE transmet de son expérience d’une analyse et de sa fin, en acquérant des effets de formation en relation avec le thème proposé. Au XIe Congrès, nous continuerons à apprendre ce que la passe enseigne du nouage par lequel un parlêtre se soutient, la singularité des solutions rencontrées et, aussi, sa labilité.

Ce qui nous intéresse d’examiner, ce sont les façons dont un sujet invente un nœud avec l’imaginaire, le symbolique et le réel qui se soutienne sans l’aide du Nom-du-Père, soit par sa non inscription radicale, soit pour l’avoir saisi en son être de semblant.

Passe et psychose ne pourraient être pensées sans l’invention puisque celle-ci accompagne – ainsi que l’angoisse – le passage à l’au-delà du père, bien que pas au-delà du sinthome qui est là où un réel analytique peut être saisi.

Anna Aromí, Xavier Esqué
(Traduction : Anne Goalabré avec la relecture de Marie-Jo Asnoun et de Guy Briole)

Notes :
1 Cf. Miller J.-A., La psychose ordinaire, la Convention d’Antibes, Le Paon, Paris, Agalma-Le Seuil, 1999.

2 Cf. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966.

3 Miller J.-A., « Habeas corpus, vers Barcelone 2018 », La Cause du désir n° 94, octobre 2016, p. 166.

4 Lacan J., « La Troisième », Lacan au miroir des sorcières, La Cause freudienne n° 79, octobre 2011, Navarin Editeur, p. 19.

5 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005.

6 Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975.

7 Lacan J., « Transfert à Saint-Denis ? - Journal d’Ornicar ? - Lacan pour Vincennes ! » Ornicar ? n° 17-18, 1979, p. 278.

8 Miller, J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne n° 23, février 1993, Paris, Navarin Seuil, p. 7.

9 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », Présentation du thème du Xe Congrès de l’AMP à Rio en 2016 », Le corps parlant, Sur l’inconscient au XXIe siècle, Scilicet, Collection rue Huysmans, Paris, 2015, p. 28.

10 Orientation donnée par Jacques-Alain Miller lors d’un échange de courriers à l’occasion du choix du titre du Congrès.

11 Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », Retour sur la psychose ordinaire, Quarto, n° 94-95, École de la Cause freudienne, janvier 2009, p. 40-51.

12 Cf. Miller J.-A., Cas rares : Les inclassables de la clinique, La Conversation d’Arcachon, Le Paon, Paris, Agalma - Seuil, 1997.

13 Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », op. cit., p. 49.

14 Lacan J., « D’une question préliminaire… », op. cit., p. 577.

15 Ibid., p. 583.

16 Cf. Miller J.-A. et autres, La psychose ordinaire, La Convention d’Antibes, op. cit., p. 11-44.

17 Miller J.-A., « Effet retour sur la psychose ordinaire », op. cit., p. 45.

18 Lacan J., « D’une question préliminaire… », op. cit., p. 558.

19 Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1975, p. 233.

20 Lacan J., « D’une question préliminaire… », op. cit., p. 574.

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