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Publié le lundi 30 novembre 2020

En attendant le colloque de l’ACF au Havre en mai 2021

Préliminaires 1

Actualités de la causalité psychique - Que devient la folie dans nos pratiques ?

Quentin Metsys, Allégorie de la folie

Afin de préparer le colloque de l’ACF Normandiel au Havre en 2021, qui pourrait avoir lieu dès le printemps prochain, nous publierons chaque mois dans POL des Préliminaires. Celles-ci consisteront en des textes et des références bibliographiques conçus par un comité scientifique mis en place pour cet événement et qui comprend Judith Couture, Marie-Hélène Doguet-Dziomba, Jean-Yves Vitrouil et Jean-Louis Woerlé.

Pour ce mois de décembre 2020, nous vous proposons un texte d’Eric Guillot en rapport avec le titre de cet événement « Causalité psychique/causalité physique – Actualité du débat entre Jacques Lacan et Henri Ey ».
Il nous indique ô combien l’écrit de Lacan « Propos sur la causalité psychique », datant de 1946 et que nous vous invitons à relire, est toujours d’une brûlante actualité puisque, dès la fin de la dernière guerre, Lacan dénonçait l’impact du discours de la science moderne dans le champ psychiatrique.

Alors qu’en psychiatrie cohabitaient de multiples pratiques qui permettaient des innovations, et où la psychanalyse d’orientation lacanienne a apporté beaucoup d’éclairages et de nouveaux abords de la folie, nous assistons depuis quelques décennies à une médecine qui se veut scientifique et qui exige l’accord des praticiens entre eux dans ce qui est désormais nommé le secteur de la santé mentale. Il est possible de parler d’épidémiologie de la santé mentale car chaque jour sortent évaluations et statistiques, ce qui exige de tout quantifier. L’être humain est devenu quantifiable, un homme sans qualités pour reprendre le titre d’un roman de Robert Musil, ce qui fait disparaître l’unique.
La psychanalyse va dans le sens inverse car elle prend en charge le un par un, dans sa dimension de singularité, et non pour le comparer, l’évaluer, le compter.
La norme est devenue la loi. Que faire pour préserver les déviants, le hors-norme, et toujours pouvoir innover ? C’est là précisément que nous avons à faire entendre un autre discours, un discours qui ne fait pas croire que la santé mentale existe, car que serait-elle ?
Si nous partons de la définition que Jacques Lacan nous a donné de la clinique, à savoir un réel impossible à supporter, la santé mentale serait alors un sujet pour lequel le réel cesserait d’être insupportable.
Encore s’agit-il de s’entendre sur ce réel qui n’est pas celui de la science, ce nouveau réel qu’est le « neuro », le psychisme qui aurait trouvé son organe, le cerveau, ce qu’évoque Jacques-Alain Miller dans son séminaire de 2008. Par contre, pour nous, il s’agit du parlêtre, sujet du signifiant et d’un corps qui se jouit.
Ce qui amène immédiatement une distinction fondamentale, puisque d’un côté il ne peut s’agir que d’un déficit alors que de l’autre il est question de la faille inhérente au langage lui-même. C’est ce dernier point que nous aborderons dans le prochain numéro de Préliminaires.

Jean-Louis Woerlé

Quelques références bibliographiques :

- Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 151-193.
- Leçons des 16 et 23 janvier 2008 du séminaire « Tout le monde est fou » de Jacques-Alain Miller, que l’on peut aussi trouver dans la revue La Cause du désir : Miller J.-A., « Neuro-, le nouveau réel », La Cause du désir, n° 98, Paris, Navarin, 2018, p. 111-121. D’ailleurs tout ce numéro de La Cause du désir intitulé « Folies dans la civilisation » est intéressant.
- Miller J.-A., « Santé mentale et ordre public », que l’on peut aussi trouver dans la revue Mental : Miller J.-A., « Santé mentale et ordre public », Mental n° 3, Bruxelles, EEP, janvier 1997, p. 15-26.


Pour préparer le colloque Actualité de la Causalité psychique - Que devient la folie dans nos pratiques ?, on peut lire :
- La présentation de l’après-midi de travail Actualité de la Causalité psychique - Que devient la folie dans nos pratiques ?
- Préliminaires 1
- Préliminaires 2
- Préliminaires 3
- Préliminaires 4
- Préliminaires 5
- Préliminaires 6


Causalité psychique / causalité physique


Actualité du débat entre J. Lacan et Henri Ey


La conférence prononcée par Lacan en 1946 sous le titre « Propos sur la causalité psychique1 » constitue une référence majeure pour qui souhaite s’orienter dans le débat actuel sur la place des neurosciences dans le champ de la psychiatrie.
Dans ce texte, Lacan s’adresse à son collègue et ami Henri Ey qui soutient l’idée que la folie trouve sa causalité dans un déficit situable dans l’organisme. Lacan n’est pas d’accord avec Ey et il s’emploie à réfuter méthodiquement la thèse de ce dernier. Il est intéressant de reprendre ici les arguments développés par Lacan, car ils vont bien au-delà de la personne de Henri Ey. Ils éclairent notre actualité. Nous verrons ensuite quelle conception Lacan lui oppose.

Dans sa réponse à Henri Ey, il s’agit d’abord pour Lacan de montrer que notre champ qui est celui de la psychiatrie a affaire, chaque jour, toujours davantage, au discours de la science moderne tel qu’il est apparu avec Descartes au XVIIe siècle.
Qu’il le sache ou non, remarque Lacan, H. Ey (et d’autres avant lui), s’inscrit dans la logique de ce discours qui continue à organiser notre réflexion. Il n’est pas question, bien sûr, pour Lacan de contester les progrès fulgurants que la naissance de la science moderne a permis, mais d’en situer les limites dès lors qu’elle entend s’appliquer au domaine du psychisme.

1° Causalité physique – causalité psychique

Voyons en quoi l’émergence du discours de la science moderne a constitué une rupture dans le savoir, et comment il est venu impacter progressivement le champ de la psychiatrie ?
Lacan l’explicite dans ce texte ainsi que dans « La science et la vérité2 ». Je reprendrai le commentaire qu’en fait J. -A. Miller dans son cours « Cause et consentement3 ».
« Le discours de la science a supposé, dit-il, à son point d’émergence, la distinction où la cassure de deux substances que Descartes appelait l’âme et l’étendue. »
Le terme de « substance étendue » désigne chez Descartes la réalité physique, considérée du point de vue de la physique mathématique. Il y a « l’idée qu’en étudiant, expérimentant, formalisant la nature du point de vue mathématique », c’est-à-dire en ne prenant en compte que ce qui est mesurable et quantifiable4, l’homme parviendra à se rendre maître et possesseur de cette nature5 ». Comme chacun peut le constater, depuis trois siècles, ce projet de mathématisation de la nature s’est réalisé dans de nombreux domaines.
Quel est ensuite le pas que réalise la science moderne ? Il consiste à poser que dans le champ de la réalité physique, d’un point de vue mathématique, « le principe de raison veut que tout ait une cause. » « Tout se ramène sans restriction à un rapport de cause à effet6. » Ce que Lacan appelle dans son texte « un rapport de fonction à variable7 ».
En somme, dans le champ de ce que Descartes appelle « la substance étendue », c’est-à-dire la réalité physique réduite à sa formalisation mathématique, seules les « rapports de cause à effet » ont de la valeur. Cette façon de poser le problème a constitué une nouveauté radicale, une rupture épistémologique à l’origine des progrès de la science depuis le XVIIe.

Maintenant si l’on considère le champ de la réalité psychique, qui est celui qui nous intéresse ici plus spécialement, ce que Descartes appelle la « substance pensante », là, le rapport de cause à effet est déjà plus problématique.
« Est-ce que dans le champ de la réalité psychique, nous pouvons faire valoir un même rapport de cause à effet », se demande J. A. Miller dans le cours cité plus haut ?
« Est-ce qu’il y a des pensées qui pourraient me contraindre à les penser ? Est-ce qu’il y a des pensées qui seraient cause de cet effet que je les pense 8 ? » « C’est peut-être ainsi que se formulerait le principe de raison dans l’ordre psychique », dit-il. Et il pousse plus loin l’interrogation : « Est-ce qu’on pourrait dire que l’articulation logique est l’expression de ce rapport de cause à effet dans l’ordre de la pensée ? Est-ce que l’on pourrait dire que la démonstration réalise cette contrainte à penser ? Si j’ai posé 2 et encore 2 et que j’admets la règle de l’addition, je ne peux penser que 4. »
Donc, je cite encore Miller : « Si on a une certaine idée du rapport de causalité dans l’ordre physique, le rapport de causalité dans l’ordre psychique est plus complexe9. »

Mais il y a une chose qui est encore plus complexe, c’est de concevoir le rapport de causalité qu’il pourrait y avoir entre le physique et le psychique. « Ce qui reste opaque et problématique, c’est de savoir comment une causalité physique touche au psychique et comment le psychique pourrait s’insérer dans la causalité physique. »
Et J.-A. Miller de noter que, c’est depuis Descartes, et pas avant, que le problème se pose en ces termes. À cet égard, Lacan essaiera tout au long de son œuvre de subvertir cette opposition, ce dualisme entre « substance étendue » et « substance pensante », opposition que l’on peut dater de l’installation du discours de la science, et qui, quoi qu’on dise, organise toujours notre réflexion.

2°. La critique de H. Ey

C’est donc en gardant à l’esprit cet arrière plan qu’il faut situer le débat qui oppose J. Lacan à H. Ey. Lacan dit en substance à Henri Ey que sa théorie organo-dynamique de la folie se réduit à sa formule de base, à savoir celle d’un organicisme, et qu’en dernière analyse « elle est foncièrement un physicalisme10. » C’est-à-dire qu’elle est « fondée sur la notion d’un rapport de la cause à l’effet dans l’ordre de réalité qui soutient la physique et qui est l’étendue, une étendue sans âme. » Dans cette perspective, « tout ce qui est de l’ordre de la cause, même s’agissant du mental, est à trouver dans l’étendue physique sous les espèces d’une interaction moléculaire11 », dans un rapport de cause à effet.
Je cite Lacan : « L’organo-dynamisme de Henri Ey s’inclut valablement dans cette doctrine par le seul fait qu’il ne peut rapporter la genèse du trouble mental (…) à rien d’autre qu’au jeu des appareils constitués dans l’étendue intérieure au tégument du corps. Le point crucial, à mon point de vue, est que ce jeu, aussi énergétique et intégrant qu’on le conçoive, repose toujours en dernière analyse sur une interaction moléculaire dans le mode de l’étendue « partes extra partes » où se construit la physique classique, je veux dire dans ce mode qui permet d’exprimer cette interaction sous la forme d’un rapport de fonction à variable, lequel constitue son déterminisme12. »

Voilà comment s’exprime Lacan en 1946, et comme le remarque J.-A. Miller « nous n’avons rien à y corriger, puisque les progrès de la biologie moléculaire, qui sont indiscutables, s’inscrivent dans cet ordre de réalité. »

Cette réduction de la vie psychique et en dernier lieu des maladies mentales à des processus d’interactions moléculaires dans un rapport de cause à effet, constitue pour Lacan une impasse. On s’aperçoit, dit-il, parlant de la théorie de H. Ey, mais cela vaut pour notre époque, que « la réalité de la vie psychique s’y écrase dans ce nœud, toujours semblable et effectivement toujours le même, qui se resserre toujours plus surement autour de la pensée de notre ami, à mesure même de son effort pour s’en délivrer, lui dérobant ensemble par une nécessité révélatrice la vérité du psychisme avec celle de la folie13. »
C’est bien en effet « la vérité du psychisme et celle de la folie » qui se trouve écrasée dans ce nœud où tout se réduit à une interaction moléculaire. Ce qui se trouve évacué dans cette opération de réduction, ce n’est rien moins en effet que le sujet14. Comme le souligne Lacan dans « La science et la vérité », celui-ci devient « superflu ». Le discours de la science implique une « forclusion du sujet ».

Mais une question se pose. Puisque le psychisme n’est plus qu’une affaire de mécanique et d’interactions moléculaires, qui commande cette machine sans sujet, qui commande cet automate sans âme ?
Et Lacan de constater que dans toutes ces conceptions organicistes du psychisme, finalement, « on retrouve toujours dissimulé « le petit homme qui est dans l’homme », et vigilant à faire répondre la machine15. » Toutes ces théories sont obligées de postuler qu’il y a quelqu’un, quelque part qui, en dernier lieu, commande cette machine.

3°. Lacan : liberté et folie

À l’opposé de cette approche mécanisciste, Lacan place au poste de commande la dimension du sujet. Pour lui, la causalité de la folie n’est pas à chercher dans un déficit de l’organisme, comme le pense H. Ey, mais il considère que « la folie est avant tout un phénomène de la pensée ». « Elle est vécue toute dans le registre du sens16 » , et à ce titre, elle met en jeu un sujet responsable du sens qu’il donne aux phénomènes qui l’assiègent. « Le phénomène de la folie n’est pas séparable, souligne Lacan, du problème de la signification pour l’être en général, c’est-à-dire du langage pour l’homme17 ».
C’est dire que pour Lacan, liberté et folie sont indissociables.
Au cœur de la folie, il y a, dit-il, une « insondable décision de l’être18 ». C’est là qu’il faut situer la liberté du sujet, mais cette liberté est aussi un risque pour lui – le risque de succomber « à l’attrait même des identifications où l’homme engage à la fois sa vérité et son être19. » C’est qu’en effet, en 1946, au fondement de la causalité psychique, Lacan situe le rôle fondamental de l’imago, c’est à dire des identifications. Pour lui, la causalité de la folie est à rechercher dans une identification non médiatisée à certaines imagos. « Il convient de remarquer, dit-il, que si un homme qui se croit un roi est fou, un roi qui se croit un roi ne l’est pas moins20. »
La liberté du sujet se mesure en effet à sa capacité à résister ou non à l’attrait de certaines identifications.

Lacan n’abandonnera jamais cette idée d’un sujet responsable, même lorsque dix ans plus tard, il introduira dans « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », la thèse de la forclusion du Nom-du-Père. Vingt ans plus tard, en 1967, dans son « Allocution sur les psychoses de l’enfant », c’est encore en référence à son débat avec H. Ey et la question de la liberté qu’il ouvrira son discours de clôture21. Il s’agira alors, à cette époque-là, de mettre l’accent sur la décision du sujet quant à son rapport à la jouissance.

Cette question traverse donc tout son enseignement. Pourquoi cette insistance ? Ce n’est pas seulement que folie et liberté sont intimement liées, c’est aussi que ce postulat de la liberté est au fondement de la pratique de la psychanalyse et de l’éthique qui la gouverne.

Eric Guillot

Notes :
1 Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, 1966, Paris, Seuil, p. 151.
2 Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, 1966, Paris, Seuil, p. 855.
3 Miller J.-A., « Cause et consentement », L’orientation lacanienne, 1987 – 1988, Cours du 9 décembre 1987. Inédit.
4 Galilée le condense en une formule : « Le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » (c’est- à-dire en langage mathématique.)
5 Miller J.-A., « Cause et consentement », op. cit., cours du 9 décembre 1987.
6 Ibid.
7 Lacan J. « Propos sur la causalité psychique », op. cit., p. 152.
8 Miller J.-A., « Cause et consentement », op. cit., Cours du 9 décembre 1987. Inédit.
9 Ibid.
10 Miller J.-A., « Cause et consentement », op. cit., Cours du 2 décembre 1987.
11 Ibid.
12 Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », op. cit., p. 152.
13 Ibid, p. 158.
14 Lacan J. « La science et la vérité », p. 874. Comme le souligne Lacan, l’opération du cogito a libéré la science du sujet en le rendant « superflu », en procédant à sa forclusion. La science est en effet une idéologie de la suppression du sujet. Celui-ci se trouve « réduit à ce noyau séparé de son corps comme de ses passions, de ses désirs, de ses craintes ». Le cogito cartésien produit « un savoir sans sujet et un sujet sans âme, sans passion. » (M. H. Brousse, « Variations sur le cogito », Horizon, des philosophes à l’envers, L’envers de Paris, ECF hors série, janvier 2004, p. 58.)
15 Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », op. cit., p. 160.
16 Ibid, p. 166.
17 Ibid.
18 Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », op. cit., p. 177.
19 Ibid, p. 176.
20 Ibid, p. 170.
21 Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 361.

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