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Publié le mardi 27 octobre 2020

Après la séance de projection du film « Rêver sous le capitalisme »

« Des rêves qui réveillent »

Un texte de Christelle Pollefoort

Près de 60 personnes étaient réunies, dans le cadre d’Art-Connexion1, au Cinéma l’Ariel ce vendredi 9 octobre 2020 pour assister à la projection-Débat du documentaire-fiction Rêver sous le capitalisme, de Sophie Bruneau, avec pour invitée Marie-Claude Sureau, psychanalyste.
Réalisatrice belge, Sophie Bruneau travaille depuis quelques années déjà sur la question du salariat et de la souffrance au travail. Après Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés2, c’est en cherchant comment continuer qu’elle eut entre les mains le livre de Charlotte Beradt Rêver sous le IIIe Reich. Lui vint alors l’idée d’adapter cette « idée lumineuse3 » selon laquelle on ne rêve pas de la même manière selon le régime sous lequel on vit.
Rêver sous le capitalisme est à la fois poétique et politique. Rêve, inconscient, et réalité s’y enchevêtrent. Ce film est le fruit de trois années de travail « dans une approche qualitative, sur le terrain, dans l’immersion et la durée, pour tisser, à partir de ce qu’il y a de plus singulier, de plus intime et secret concernant le rêve, du général ».

Douze personnes, douze « passeurs de rêve » font le récit d’un rêve de travail, et nous font traverser le monde du travail d’aujourd’hui, dans différents corps de métier : de la caissière au médecin du travail, de l’ouvrier à la cadre responsable administrative, du bâtiment au champ médico-social. Tous malmenés par les dérives du système capitaliste néolibéral, pris dans les rouages d’une marchandisation généralisée.
Ces rêves sont ce que Sophie Bruneau appelle des « rêves manifestes ». Leur contenu est ancré dans la réalité vécue par le travailleur dans la journée. Et « parce que le rêve est une image parlante, une métaphore vive, il permet un effet d’exagération, un effet de loupe qui nous interpelle, nous étonne, agite à nouveau notre capacité à penser », ces rêves ont eu pour les rêveurs valeur de « Déclic ».
Sophie Bruneau s’est particulièrement intéressée aux récurrences :
Ce qui revient d’abord c’est la question du temps : compté, mesuré, restreint pour effectuer le maximum de tâches en un minimum de temps : On pense au « tic tic tic tic » qu’une des rêveuses entend jusque dans son sommeil. En découle la déshumanisation des conditions de travail : « Comment ? Vous prenez le temps de vous dire bonjour les uns les autres ? ». La question du sens aussi, de ce pour quoi le salarié est là : « A quoi je sers ? » se réitère. On se souvient de cette femme qui, dans le cadre de la médecine du travail, doit gérer les dossiers de personnes en souffrance auxquels l’entreprise ne répond pas, la laissant porter cela, à vide, sans solution : elle rêve d’un cadavre lourd, très lourd, qu’elle doit emmener partout, qui la suit jusque dans sa vie privée. Et les yeux de ce cadavre, d’un coup, la regardent, un regard qui se fait de plus en plus grand, envahissant. Ça la regarde !
La perte de la voix, elle, vient marquer l’impuissance et la condition tragique du travailleur réduit au silence. Baillonné ou invisible, presque fantomatique, le travailleur n’est pas reconnu. A l’image de ce travailleur qui rêve continuer de venir faire ce qu’il a à faire, mais sans être enregistré nulle part, sans salaire à la fin du mois.
Le contrôle aussi revient, de plus en plus fort, chaque action étant enregistrée, chronométrée. Un système désincarné de contrôle constant amène chacun à être possiblement contrôleur des autres et surtout de soi-même. Sophie Bruneau note la séparation de fait entre les uns et les autres. Elle décline cette solitude à travers les images immobiles de buildings aux fenêtres vides, dont un large plan statique où seul un mouvement existe, celui d’une torche électrique d’un veilleur de nuit. L’isolement laisse le travailleur seul face à l’impossible et peut mener à une issue tragique. Car la pulsion de mort plane dans les rêves de ces travailleurs écrasés par le réel auquel ils ont affaire. Ainsi sont pointés les effets délétères de la folie de l’urgence, du toujours plus, et d’une dévitalisation de la vie professionnelle.

A rebours, la cinéaste nous invite à une contemplation poétique, nouée à une réflexion politique essentielle sur la société dans laquelle nous vivons. Le film propose de prendre le temps de regarder, de prendre le temps de nous arrêter, de prendre le temps d’écouter ces rêves qui réveillent.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de réveil.
Comme le rappelle Carolina Koretsky4, Lacan disait : « Le réveil, c’est un éclair (…) au moment où je sors du sommeil, j’ai à ce moment là un bref éclair de lucidité, ça ne dure pas bien sûr, je rentre comme tout le monde dans ce rêve qu’on appelle la réalité, à savoir le discours dont je fais partie5 ». Il abordait le rêve par le biais de ce qui l’interrompt, de la disruption, du noyau traumatique autour duquel le rêve se constitue. Il me semble que c’est ce autour de quoi travaille Sophie Bruneau quand elle s’intéresse ainsi à ces rêves « manifestes ». Manifestes comme presque évidents, transparents, quant à ce sur quoi ils alertent le rêveur. Manifestes aussi comme un appel à la prise de conscience. Ils touchent à l’ombilic du rêve, au point de réel, au point d’insupportable.
Parmi les rêveurs, il y a ceux qui évoquent le rêve comme passé, semblant avoir pu l’élaborer et penser comment faire autrement, ne pas se perdre, et ceux dont on ne sait pas bien encore où se situe la frontière entre rêve et réalité quotidienne. Les deux derniers récits, eux, sont marqués par l’angoisse, palpable dans la voix et la précipitation du débit verbal. Ils nous font ressentir le gouffre au bord duquel se trouvent ces travailleuses, toutes envahies encore par le réel et la folie de l’urgence qui leur est imposée.

Sophie Bruneau brosse le portrait d’un monde du travail déshumanisé, dans une automatisation grandissante, visant toujours plus de rendement, mettant de côté ce que Lacan nommait les choses de l’amour : « Tout ordre, tout discours qui s’apparente du capitalisme, disait-il, laisse de côté ce que nous appelons simplement les choses de l’amour6. » Clothilde Leguil indique que ce que Lacan propose, par l’analyse, c’est non pas de chercher à changer le monde, mais de chercher à sauver dans ce monde-ci, son désir, pour s’inventer un monde vivable. L’analyse nous invite donc à penser ce que nous pouvons faire, dans ce monde-ci, à partir de notre désir. L’analyse, par l’assomption de la perte, « a une incidence sur ce à quoi on consent et sur ce que l’on s’autorise de refuser7 ». « La logique analytique, nous dit-elle, a pour effet de mettre un point d’arrêt à cette course folle » induite par le discours capitaliste. Ainsi, les rêves contés, adressés à Sophie Bruneau, semblent avoir eu un effet analytique. De par leur fonction de révélateur, ces rêves sont venus réveiller le rêveur, l’amenant à voir ce qu’il ne pouvait plus voir, réveillant sa capacité de penser. L’effet de vérité semble avoir permis aux rêveurs de se repositionner comme sujet, de réinterroger ce qu’il acceptent, ce qu’ils refusent. Sophie Bruneau indique que nombre de ces rêveurs « sont d’ailleurs en arrêt maladie, ont pris de la distance avec leur travail, mais surtout, dit-elle, ont commencé à écouter leurs rêves. C’est de l’ordre du déclic, qui peut permettre à des personnes de dire qu’elles n’en peuvent plus, qu’elles n’ont plus envie de participer à quelque chose que parfois elles réprouvent moralement8 ».

Comme Marie-Claude Sureau l’a mis en exergue, « au fond, c’est leur rêve qui les rend vivants ! » Le rêve, comme dernier bastion de l’intime, de la singularité, du désir vivant, est bien un « matériau de résistance9 ». De recueillir ces rêves racontés, de les filmer, au un par un, de les rassembler pour nous les adresser, les partager, participe d’un mouvement de lutte contre le discours capitaliste néolibéral. Les rêves, dit Sophie Bruneau, ont « sans doute la puissance politique de nous interpeller à nouveau10 ». Elle nous livre en quelque sorte un « film-outil » pour « questionner le questionnement », « l’au-delà des mots ». Elle nous offre un outil tel que les gens puissent s’en emparer, permettant de créer des liens sous forme d’échange, de débat pour, qu’à partir de cette écriture onirique, chacun, interpellé, puisse être du côté du réveil. Ce fut ce soir-là un pari réussi.

Christelle Pollefoort11

Notes :
1 Art-Connexion, ACF-Normandie, organisé par Lydie Lemercier, Claire Pigeon et Christelle Pollefoort, avec la participation de Thomas Cuvelier, psychologue, que nous remercions de nous avoir présenté ce film. C’est lors d’une semaine de discussion sur le thème « Prendre soin du collectif », choisi pour parler sous un autre angle de la résistance au capitalisme – les participants considérant que cette résistance passe par la vie et l’action collective –, que le film fut projeté et que Thomas Cuvelier rencontra Sophie Bruneau, venue en discuter.
2 Sophie Bruneau, Marc-Antoine Roudil, Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés, 2005, Alter ego Films.
3 Les propos cités sont tirés de l’interview de Sophie Bruneau dans « La suite dans les idées » sur France Culture sur le thème « Faire son salaire », diffusée le 7/03/2020.
4 Carolina Koretsky, « Rêves inspirés par le réveil »,La Cause du Désir n° 104Tu rêves encore ?, Navarin éditeur, 2020 p. 41-44.
5 Jacques Lacan, Le séminaire, livre XXII, « RSI », leçon du 11 février 1975, inédit.
6 Jacques Lacan, « Je parle aux murs », dans Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 96.
7 Clotilde Leguil, « L’analyse, le sentiment d’un risque absolu », La cause du désir n° 105, En finir avec le discours capitaliste, 2020, Navarin éditeur, p. 114.
8 Sophie Bruneau dans « La suite dans les idées » sur France Culture sur le thème « Faire son salaire », diffusée le 7/03/2020.
9 Ibid.
10 Entretien avec Sophie Bruneau, à propos de Rêver sous le capitalisme, La Lucarne, Arte, octobre 2018.
11 Christelle Pollefoort, psychologue clinicienne, membre de l’ACF-Normandie, co-organisatrice d’Art-Connexion.

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