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Publié le jeudi 12 décembre 2019

Cartel d’enseignement 2019-20 sur {Lituraterre}

Etude de Lituraterre de Jacques Lacan : Séance du 5 décembre 2019

Un texte de Cyril Duhamel

Lors de la seconde séance du Cartel d’enseignement Etude de Lituraterre de Jacques Lacan le 5 décembre 2019, Cyril Duhamel a proposé un exposé que vous retrouvez ici.







Etude de “Il est pourtant frappant...” (p. 12) à “... jusqu’à n’être pas réciproques” (p. 14) de « Lituraterre » (Jacques Lacan, Autres écrits, Paris, Seuil, 2001)


Comme le soulignait Jean-Louis Woerlé à la fin de son intervention le mois dernier, Lacan reproche à Marie Bonaparte une lecture des textes d’Edgar Poe très œdipienne et s’appuyant sur une approche psychobiographique. Ce que dénonce Lacan, c’est de se référer aux évènements extérieurs au texte pour rendre compte de son sens. Voyons quelle interprétation donne Lacan de ce conte et comment il définit la lettre dans son séminaire de « la lettre volée » de 1956. Nous verrons avec « Lituraterre » la proposition de Lacan quant au renouvellement de la psychanalyse comme critique littéraire. Une psychanalyse qui sait l’énigme de son côté et qui élabore le trou dans le savoir pour en faire ses fondements. Enfin, nous suivrons Lacan lorsqu’il affirme que la lettre est littorale, qu’elle fait bord entre le Symbolique et le Réel.

Reprenons la lecture de « Lituraterre » : « Il est pourtant frappant que j’ouvre ce recueil d’un article que j’isole de sa chronologie, qu’il s’y agisse d’un conte ». Les Écrits présentent comme texte d’ouverture le séminaire sur la La lettre volée de 1956. Il a d’abord été travaillé dans le Séminaire II Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse en 1955. Dans ce texte, Lacan cherche à démontrer à partir de la lecture du conte d’Edgar Allan Poe la raison de la répétition dans l’inconscient à partir de l’articulation de l’ordre symbolique. Je le cite : « Notre recherche nous a mené à ce point de reconnaître que l’automatisme de répétition prend son principe dans ce que nous avons appelé l’insistance de la chaîne signifiante. Cette notion elle-même dégagée comme corrélative de l’ex-sistence où il faut situer le sujet de l’inconscient, si nous devons prendre au sérieux la découverte de Freud1. »
Je poursuis : « Lui-même bien particulier de ne pouvoir rentrer dans la liste ordonnée des situations dramatiques ». Lacan fait référence ici à une théorie proposée par Polti2 dans les trente-six situations dramatiques et selon laquelle il existe pour tout type de scénario, 36 situations dramatiques de base car dans ce conte policier de Poe, le coupable est connu dès le début du récit.

Quelques éléments de biographie

Inventeur de la nouvelle policière, Edgar Poe fut considéré comme le frère spirituel de Charles Baudelaire et le maître proclamé de Mallarmé et Valéry. Bien qu’il ne soit pas le premier à traduire Poe, Baudelaire devint son traducteur attitré et permit de contribuer à sa gloire. Il disait : « Savez-vous pourquoi j’ai patiemment traduit Poe ? Parce qu’il me ressemblait. La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, j’ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases pensées par moi, et écrites par lui vingt ans auparavant3. » On sait qu’il n’en fut pas de même outre-Atlantique, où Edgar Poe fut longtemps considéré comme un auteur mineur, dont la réputation ne dépassait pas la côte Est où il passa son existence. C’est au milieu des années 50 qu’un journaliste américain en poste en France où Poe faisait l’objet de nombreuses études et commentaires qu’il relancera sa carrière aux États Unis.

Poe est né à Boston au nord des États Unis, au cœur de la nouvelle Angleterre d’un couple de comédiens appartenant à une troupe ambulante. Son père était le fils d’un héros de la guerre d’indépendance d’origine Irlandaise, il disparut quelques jours après sa naissance et meurt à vingt-et-un ans de consomption, il est tuberculeux et alcoolique. Sa mère mourut d’une infection pulmonaire à vingt-cinq ans alors qu’Edgar Poe n’avait pas encore trois ans. Le tout jeune orphelin fut recueilli à Richmond au Sud des Etats-Unis par la famille Allan qui lui assura une bonne éducation scolaire. La polarité Nord/Sud ainsi mise en place marquera sa personnalité et son style littéraire. Poe présentait un alcoolisme, les crises étaient périodiques, espacées par de longues périodes de travail régulier. Il buvait, nous dit Henri Justin, quand la pression de la misère ou du malheur était trop forte ou qu’une force intérieure lui imposait d’échapper à un changement de vie imminent4, comme l’obtention d’un nouveau poste dans l’administration ou encore un remariage. Ce n’était pas un grand buveur, car il n’en avait pas les moyens mais il avait hérité de l’extrême sensibilité à l’alcool de son père. Quelques verres nous précise le biographe suffisaient à le perdre : il lui arrivait de boire jusqu’à l’oubli. Quant à l’opium, c’est une légende que Baudelaire construisit, lui-même s’adonnant à des expériences hallucinatoires mais Poe hormis une fois à la fin de sa vie ne prit jamais d’opium. La vie de Poe fut surtout faite d’un travail d’écriture acharné face aux souffrances auxquelles il était confronté. L’année de sa mort, il confiait au journaliste Frederick Thomas : « Tiens-t’en assuré, après tout, Thomas, la littérature est la plus noble des professions. En fait, c’est à peu près la seule qui convienne à un homme. Pour ma part, aucune séduction ne pourrait m’en distraire. Je serai un ‘littérateur’, à tout le moins, toute ma vie : je ne voudrais pas abandonner les espoirs qui continuent de me faire avancer pour tout l’or de la Californie5 ».

Revenons à la lecture de « Lituraterre » au sujet de ce conte : « Celui qu’il advient de la poste d’une lettre missive, d’au su de qui se passent ses renvois, et de quels termes s’appuie que je puisse la dire venue à destination, après que des détours qu’elle y a subis, le conte et son compte se soient soutenus sans aucun recours à son contenu. Il n’en est que plus remarquable que l’effet qu’elle porte sur ceux qui tour à tour la détiennent, tout arguant du pouvoir qu’elle confère qu’ils soient pour y prétendre, puisse s’interpréter, ce que je fais, d’une féminisation ». Donc, ce conte repose sur la trajectoire, des renvois, des détours d’une lettre, qu’elle a à voir avec l’argent et le compte en d’autres termes une dette, qu’elle arrive toujours à destination et qu’elle porte un effet sur ceux qui la détiennent, un effet de féminisation. La Lettre volée, The Purloined Letter que Baudelaire traduit par volée et dont Lacan au fil de son séminaire qualifiera de dérobée et enfin en souffrance, est la seconde nouvelle du recueil Histoires extraordinaires6. Elle paraît pour la première fois en 1845 dans une revue américaine.

Un conte, Une trajectoire

Cette nouvelle relate le vol d’une lettre compromettante à un haut personnage étatique. C’est un ministre qui a dérobé le document pour s’en servir comme moyen de pression. Cependant, le lecteur ne sait rien du message qu’elle véhicule7. Lettre d’amour ou lettre de conspiration, lettre délatrice ou lettre d’instruction, lettre sommations ou lettre de détresse, nous n’en pouvons retenir qu’une chose, c’est que la reine ne saurait la porter à la connaissance de son seigneur et maître8. Le propriétaire de la missive demande au préfet de police de récupérer son bien, mais celui-ci n’y parvient pas, malgré tous les moyens qu’il met en œuvre. Il demande alors à Dupin de la retrouver.

La première scène se joue dans le boudoir royal où la reine se trouve seule au moment où elle reçoit la lettre menaçante qui pourrait mettre en jeu son honneur et sa sécurité. Ainsi, à l’arrivée du roi dans le boudoir, la reine se montre embarrassée, un embarras qui ne passe pas inaperçu au troisième personnage qui fait son entrée ; le ministre D. La reine laisse la lettre exposée sur la table en jouant sur l’inattention du roi qui ne voit rien. Le ministre ne manque de remarquer le désarroi de la reine et sa manœuvre à l’égard du roi. Ainsi, en s’apercevant de l’importance de la lettre et du profit qu’il pourrait en tirer, le ministre va s’emparer de la lettre par une manœuvre astucieuse. Il tire de sa poche une lettre qui ressemble à celle de la reine et il feint de la lire avant de la déposer sur la table à côté de l’autre lettre. Il s’empare de la lettre sans que la reine ne puisse dire quoique soit de crainte d’éveiller l’attention du roi. Cette nouvelle est un récit policier un peu particulier puisque le coupable est connu dès le début. Dès lors, il n’est pas question de l’arrêter mais de récupérer la lettre.

La deuxième scène se joue dans le bureau du ministre. La victime du vol a chargé le préfet de police de récupérer la lettre, mais celui-ci n’y parvient pas, malgré les fouilles minutieuses de l’hôtel du ministre. D. ; il a même été attaqué à deux reprises par de faux voleurs mandatés par le préfet afin de vérifier s’il portait le document sur lui. Mais la lettre reste introuvable. Le narrateur et Dupin n’ont aucune solution à proposer au préfet et celui-ci repart, découragé. Un mois plus tard, le préfet de police revient chez Dupin. La lettre n’a toujours pas été récupérée. Il est tellement désespéré par cette affaire qu’’il va jusqu’à promettre une forte récompense à la personne qui mettra la main sur le document. Dupin lui demande de lui donner immédiatement cet argent : il a retrouvé la lettre. Il explique alors au narrateur la façon dont il a procédé : se doutant que le ministre connaissait les méthodes de la police, Dupin s’est dit que la lettre n’avait sans doute pas été cachée, mais qu’elle était peut-être tout simplement exposée de manière voyante chez le ministre afin que l’on ne soupçonne même pas qu’il puisse s’agir du fameux document. Dupin s’annonce au ministre qui le reçoit dans son bureau avec une attitude différente du joueur audacieux qu’il était jusqu’alors. Il tient des propos ennuyés et depuis qu’il détient cette lettre l’attitude du ministre est plutôt celle de l’inaction. Dupin ne se laisse pas tromper par cette feinte. C’est affublé de ses lunettes vertes qu’il inspecte le bureau et c’est lorsque son regard se porte sur une lettre qui semble à l’abandon dans la case d’un porte carte qui pend au milieu du manteau de la cheminée, il sait déjà qu’il s’agit de la lettre qu’il cherche. Ainsi après quelques instants, il se retire du bureau en oubliant sa tabatière pour revenir le lendemain en possession d’une autre lettre semblable d’aspect à celle aperçu dans le porte-cartes. Le lendemain, profitant d’un incident dans la rue qu’il a lui-même organisé dans le but de distraire l’attention du ministre, Dupin s’empare de la lettre volée en lui substituant une autre d’apparence identique. Le conte pourrait s’arrêter là. Mais à ce moment, Dupin, dans un moment de rage, inscrit par vengeance contre un mauvais coup que le ministre lui aurait fait à Vienne, deux vers terribles que le ministre découvrira s’il ouvre la lettre : « un dessein si funeste, s’il n’est pas digne d’Atrée, est digne de Thyeste9 ». La citation, extraite de l’Atrée de Crébillon est reprise deux fois dans le commentaire de Lacan. Une première fois dans sa forme originale en début de texte, puis à la fin, où « destin » se substitue à dessein. Nous reviendrons sur cette citation après.

Lacan remarque la similitude structurale entre ces deux scènes et montre que les rôles joués par les personnages sont déterminés par les rapports qu’ils ont à la lettre à un moment donné, et non pas à leurs traits psychologiques. La lettre organise dans son parcours une détermination symbolique dans laquelle les sujets sont pris. Elle règle leurs agissements en fonction de la place qu’ils y occupent. Ainsi, avec la lettre volée, Lacan considère que le sujet est déterminé par la place que vient occuper le pur signifiant qu’est la lettre volée.

Et de dire que c’est là ce qui pour nous le confirmera comme automatisme10. Ce qui nous intéresse, nous explique Lacan, c’est la façon dont les sujets se relaient dans leurs déplacements au cours de la répétition intersubjective.

Il relève donc trois termes structurants, trois temps pour les deux scènes, ordonnant trois regards supportés par trois sujets, à chaque fois incarnés, nous précise Lacan par des personnes différentes :
- Le premier temps est le regard qui ne voit rien, représenté par le roi dans la première scène et la police dans la seconde.
- Le second temps est celui du regard qui voit que le premier ne voit rien et se leurre d’en avoir couvert ce qu’il cache, représenté par la reine dans la première scène (la Reine ne voit pas que le Roi ne la voit pas) et le ministre qui prend la place de la Reine dans la seconde et qui se sait couvert par l’aveuglement de la police.
- Le troisième temps est celui d’un regard qui voit ce qui est à cacher ce qui est visible, représenté par le ministre et Dupin. Dans la première scène, le ministre saisit les deux autres regards et prend en un instant la décision du vol. Dans la seconde, Dupin prend la place du ministre et vole la lettre.

Toutefois Lacan souligne et adjoint deux autres éléments dans cet épisode en rapport avec cette lettre volée. Le premier concerne la rétribution de Dupin et le second l’écriture des vers de Crébillon sur une lettre semblable à la lettre volée. Ce dernier nous amènera à parler de l’effet de féminisation de la lettre, et, qui arrive toujours à son destinataire. Je cite Lacan : « Si l’efficacité symbolique s’arrêtait là, c’est que la dette symbolique s’y serait éteinte aussi ? Si nous pouvions le croire, nous serions avertis du contraire par deux épisodes qu’on doit d’autant moins tenir pour accessoires qu’ils semblent au premier abord détonner dans l’œuvre11 ».

L’argent, la dette

Le premier épisode qui démontre l’efficacité symbolique de la lettre est au sujet de la rétribution de Dupin. Selon Lacan, le comportement de Dupin après s’être emparé de la lettre est étonnante du fait qu’il n’en fait aucune mention, il détient la lettre mais ne prévient pas le préfet de Police et ne réclame pas l’argent promis, réticent nous dit Lacan sur son chiffre, il revient sur son chiffre en racontant de manière subtile une histoire ; une histoire attribuée nous dit Lacan citant Baudelaire, à un personnage aussi célèbre qu’excentrique, un médecin anglais nommé Abernethy, où il s’agit d’un riche avare qui, pensant lui soutirer une consultation gratuite, s’entend rétorquer non pas de prendre médecine, mais de prendre conseil12. Il se tait exactement comme le ministre se taisait quand il détenait la lettre, ce qui permet à Lacan d’affirmer que cet effet de silence est la conséquence d’avoir touché la signification de la vérité. En effet, personne ne peut toucher cette lettre sans avoir affaire à la vérité toujours embarrassante qu’elle promène. Ce n’est qu’un mois plus tard, après avoir chargé Dupin de retrouver la lettre que le préfet de police se rend chez l’enquêteur. La lettre n’a toujours pas été retrouvée et le ministre s’en inquiète. Il est tellement désespéré par cette affaire qu’il va jusqu’à promettre une forte récompense à la personne qui mettra la main sur le document. Dupin lui demande de lui donner immédiatement cet argent : il a retrouvé la lettre ». Selon Lacan, le bénéfice que Dupin tire de son exploit n’a aucun rapport avec son caractère mais il tient à la structure même de la lettre. Et ce, dans la mesure où l’argent reçu apparait ici comme le seul moyen de sortir du circuit symbolique de la lettre. Lacan fait un lien avec la cure analytique, le transfert, l’argent et nous dit : « N’est-ce pas à bon droit en effet que nous nous croirons concerner quand il s’agit peut-être pour Dupin de se retirer lui-même du circuit symbolique de la lettre, nous qui nous faisons les émissaires de toutes les lettres volées qui pour un temps au moins seront en souffrance dans le transfert. Et n’est-ce pas la responsabilité que leur transfert comporte, que nous neutralisons en la faisant équivaloir au signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification, à savoir l’argent13. »

Un effet de féminisation

Mais ce n’est pas tout nous dit Lacan, si ce bénéfice financier a pour but pour Dupin de tirer son épingle du jeu, nous devons souligner qu’il écrit sur la réplique de la lettre qu’il fabrique des vers atroces dont le ministre ne pourra manquer de le reconnaître comme auteur. Pour Lacan cette écriture relève d’une rage, d’une explosion passionnelle qui est à mettre au compte d’un effet de féminisation. Les vers écrits par Dupin révèlent l’effet de féminisation qu’il subit à son tour, lorsqu’il prend la place du ministre au moment même où il identifie la lettre dans le bureau. Je cite Lacan : « De même en fait que la reine avait en fait indiqué au ministre la lettre, de même c’est le ministre qui livre son secret à Dupin. N’y a-t-il pas comme un écho entre la lettre à suscription féminine et ce Pâris alangui ? Dupin lit littéralement ce qu’est devenue la lettre dans l’attitude amollie de ce personnage dont personne ne sait ce qu’il veut, si ce n’est de pousser aussi loin que possible l’exercice gratuit de son activité de joueur. Il est à défier le monde comme il a défié le couple royal avec le rapt de la lettre. Qu’est-ce à dire ? Si ce n’est que, pour être vis-à-vis de la lettre dans la même position de la reine, dans une position essentiellement féminine, le ministre tombe sur le coup de ce qu’il est arrivé à celle-ci14 ». En fait nous dit Lacan du seul fait d’être passé entre les mains de Dupin, la lettre l’a féminisé à son tour, assez pour que ce soit précisément là qu’il ne puisse pas se contenir, et manifeste quelque rage à l’endroit du Ministre15...

Dans son commentaire de Lituraterre, Sophie Marret-Maleval indique que la lettre est le phallus porteur de la signification de la castration16. Éric Laurent17 propose deux approches pour rendre compte de l’effet de féminisation de la lettre. Le premier est formé du sens freudien, à savoir que la position féminine consiste à rechercher activement les buts passifs que le texte rend compte dans l’inaction des hommes d’action. Il est formé également, d’un sens plus profond : « que veut une femme » que le texte souligne autour du fait que tous les hommes s’agitent autour d’une grande énigme concernant la position de la reine. A un second niveau, Laurent souligne que tout ce qu’on dit dans le conte ne peut rendre compte de la position de jouissance, de son énigme et nous indique qu’il faut lire la lettre volée contre tous les tenants de la signification (trou dans le sens), distinguer la part jouissance (a) et l’effet de signification introduit par le parcours du signifiant.

La lettre volée arrive toujours à son destinataire :

Lacan montre l’importance de la détermination que le sujet reçoit de la lettre, et Lacan de conclure que la lettre volée parvient toujours à celui qu’elle intéresse le plus, le destinataire, à savoir le roi. « S’il a réussi à remettre la lettre dans son droit chemin, il reste à la faire parvenir à son adresse. Et cette adresse est à la place précédemment occupée par le Roi, puisque c’est là qu’elle devait rentrer dans l’ordre de la Loi18 ». Le ministre est devenu roi parce qu’il ne sait rien de sa destinée formulée dans la nouvelle lettre qui le met dans une position d’aveuglement. Cela signifie que si le ministre croit pouvoir sortir un jour la preuve de la trahison de la Reine, il ne pourra, la lisant (la lettre imitée) que s’y découvrir joué par Dupin. Il lira alors ce message : « un destin si funeste... » et sera renvoyé aux enjeux d’une rivalité, de haine, de trahison entre Thyeste et Atrée. Il lira donc son propre message sous forme inversée : bois ta haine jusqu’à la lie, mange ton dasein. Le texte de Lacan est ici sans équivoque nous dit Stevens : une lettre arrive toujours à destination parce que le sujet qui croit l’envoyer où la détenir ne fait que recevoir son message sous forme inversée. Dans « Lituraterre », une lettre arrive toujours à destination, parce que sa destination ce n’est pas l’autre, mais la jouissance du sujet19.

Reprenons la lecture de « Lituraterre » : « Voilà le compte bien rendu de ce qui distingue la lettre du signifiant même qu’elle emporte. En quoi ce n’est pas métaphore de l’épistole. Puisque le conte consiste en ce qu’y passe comme muscade le message dont la lettre y fait péripétie sans lui ». La muscade, nous dit Lacan, une référence certainement au jeu du bonneteau et surtout à la petite boule de liège dont se servent les escamoteurs dans leurs tours. L’escamotage vient de l’arabe escamote désignant une petite balle de liège à laquelle on a donné plus tard le nom de muscade, à cause de la ressemblance avec le fruit du même nom. A l’origine, l’escamotage s’appliquait uniquement au bonneteau, qui était le plus vieux tour au monde répertorié. Le praticien de l’escamotage était appelé escamoteur. Avec la lecture de ce conte, Lacan fait ici la distinction entre d’une part le signifiant porteur d’une signification et la lettre comme telle. La lettre désigne l’épistole située comme missive envoyée à un destinataire, un objet qui circule entre des personnes et sans que le sens en soit connu.

Lacan rend compte ici avec « Lituraterre » d’un déplacement de la question de la lettre qui n’est plus celle qu’il avait explicitée dans « L’instance de la lettre » et dans « le séminaire sur la lettre volée ». Dans ces deux textes, Lacan définissait la lettre comme les effets de langage formel du signifiant, qui par ses renvois d’un signifiant à un autre, détermine le sujet. Le sujet n’est pas celui qui parle, mais celui qui est parlé, il est saisi comme un élément opératoire, comme un instrument qui se déduit du signifiant. Il souligne à cette époque la prééminence de la fonction du signifiant. Le sujet barré est sous la barre, il est effet de la formulation S1-S2. Le sens fuit, il s’agit d’attraper le sujet dans les rets du signifiant en repérant l’insistance de la lettre. La lettre démontre les effets du langage qui déterminent le sujet, par ses renvois d’un signifiant à un autre.

Continuons la lecture du texte : « Ma critique, si elle a lieu d’être tenue pour littéraire, ne saurait porter, je m’y essaie, que sur ce que Poe fait d’être écrivain à former un tel message sur la lettre. Il est clair à le dire tel quel, ce n’est pas insuffisamment, c’est d’autant plus rigoureusement qu’il l’avoue. » Lacan noue la pratique de la lettre à « l’aveu » en référence à Beckett nous dit Sophie Marret-Maleval, soit à un dévoilement qui ne passe pas par le sens. Il distingue sa lecture de celle de Bonaparte qui considérait la lettre comme le phallus manquant de la mère. Il fait part de l’élision qui porte sur le message contenu dans la lettre et qui donc ne peut être élucidé, éclairé par un sens mais plutôt bouché par le recours à des éléments psychobiographiques : ainsi la psychanalyste qui a récuré les autres textes Poe, ici déclare forfait de son ménage. Sophie Marret-Maleval souligne ici que Lacan fait référence à Becket et noue la pratique de lettre à l’aveu soit dit-elle à ce qui ne passe pas par le sens mais par l’élision du message (du phallus, moins phi et de la féminisation).

Lacan reproche à Derrida de ne pas l’avoir lu convenablement. Il n’a pas saisi pourquoi Lacan dit qu’une lettre arrive à destination car elle porte la castration, ni pourquoi il propose à la psychanalyse la lettre comme en souffrance, indiquant que ce dernier terme est à comprendre comme montrant l’échec de la lettre, soit son manque à représenter, son défaut de sens. Dans son séminaire « le Facteur de la Vérité », et dans sa perspective de déconstruction, Derrida reprend l’analyse que fait Lacan de ce conte. Il considère que la tragédie se répète plusieurs fois mais pas de la même façon, les rapports entre les protagonistes se répètent mais ne se ressemblent pas. Enfin, s’oppose à la conception de Lacan quant au sujet de l’indivisibilité d’une lettre et considère qu’elle peut ne pas arriver à destination parce qu’elle peut ne pas être lue, elle peut se trouver perdue ou encore déchirée, donc illisible.

Continuons la lecture : « Il est certain que, comme d’ordinaire, la psychanalyse ici reçoit, de la littérature, si elle prend du refoulement dans son ressort une idée moins psychobiographique ». Lacan souligne qu’il faut s’enseigner de la littérature pour expliquer un texte et ne pas à la manière de Bonaparte prendre appui sur une conception psychobiographique. Il propose dit-il à la psychanalyse « la lettre comme en souffrance, c’est qu’elle y montre son échec. C’est par là que je l’éclaire : quand j’invoque ainsi les lumières, c’est de démontrer où elle fait trou. » La lettre comme en souffrance et elle fait trou : pour Lacan, la lettre montre un défaut de sens, elle fait trou parce qu’elle fait trace d’un vide au cœur du signifiant20. Lacan va orienter sa réflexion sur une nouvelle conception en opposition à la Vérité et au sens, en référence à la physique quantique et plus précisément à l’optique et au photon (la plus récente physique s’en arme). La nature même de la lumière a été longtemps source de débat dans la communauté scientifique, Newton considérait la lumière comme un flux de particules (corpusculaire), tandis que Fresnel la considérait comme une approche ondulatoire. C’est Einstein qui fit le premier appel à la notion de photon pour rendre compte qu’elle était les deux à la fois. Le photon est alors défini comme le quantum d’énergie associé aux ondes électromagnétiques qui présente certaines caractéristiques de particule élémentaire. Pour Lacan, c’est une conception de la vision fondée sur un trou dans le visible, nous dit Sophie Marret-Maleval. Il s’agit pour Lacan d’un nouvel abord du trou, par rapport au séminaire de la lettre volée, pointant vers l’objet, et non plus seulement comme signifiant de la castration, du manque-à-être, du désir21. Lacan critique là les postfreudiens et invite les psychanalystes à dépasser cette conception dite psychobiographique, œdipienne et phallique pour se renouveler et déchiffrer les textes à l’aune de l’énigme que seule la psychanalyse permet de dévoiler. Il leur oppose à leur adresse vérité et savoir ; et attend sur la sellette leur vérité. Est-ce pour Lacan un rapport à la cure qui peut donner la vérité de chacun à condition de l’avoir menée jusqu’à son terme ?

Les postfreudiens sont pour Lacan trop captifs de la vérité et du savoir (d’être pris en corps) et n’exercent plus la psychanalyse mais en sont exercés. Lacan questionne t’il là le fonctionnement des écoles de psychanalyses instituées par des règles, principes et en reproduisant à l’identique une pratique et un savoir voire un psychanalyste ? Il invite les psychanalystes à produire un savoir à partir d’un échec, d’un trou. Il rappelle qu’il a fait de la lettre la raison de l’inconscient dans « L’instance de la lettre » et qu’il ne s’agit pas qu’elle reste lettre morte, une façon de dire que même s’il y a trou dans le savoir, il ne faut pourtant pas renoncer à en rien savoir.

Continuons la lecture : « N’est-ce pas désigner assez dans la lettre ce qui, à devoir insister, n’est pas là de plein droit si fort de la raison que ça s’avance ? » Lacan situe la lettre comme ce qui insiste et qui n’est pas là de plein droit, hors loi du langage, dissociée de l’articulation S1-S2. Elle est liée au refoulement, à la pulsion nous dit Sophie Marret-Maleval et dès lors à ce qui est hors la prise du langage, à l’objet. Il lui suppose deux faces (bifidité), une réelle et une signifiante et va affirmer que le réel ne se saisit qu’à partir du symbolique22. Il fait référence à deux territoires séparés par une frontière, nous dit-il, ils sont identiques séparés par une ligne abstraite et ils ont commune mesure. Il s’appuie sur la biologie et plus précisément sur Von Uexkull qui conçoit l’Umwelt (environnement) qui fait reflet de l’Innenwelt (le monde intérieur) par la frontière qui les sépare. Il suivra une référence à Darwin sur l’adaptation et sur la sélection.

Poursuivons : « La lettre n’est-elle pas...littorale plus proprement, soit figurant qu’un domaine tout entier fait pour l’autre frontière, de ce qu’ils sont étrangers, jusqu’à n’être réciproques ? » La lettre dessine à la manière du littoral ce qui marque (une ligne) le bord entre la mer et la terre. Elle est ce qui fait bord entre le symbolique et le réel, le savoir et la jouissance. La lettre est ce littoral, une délimitation entre deux espaces radicalement autre.

Cyril Duhamel

Notes :

1 Lacan J., « Le séminaire sur « La lettre volée » », Ecrits, Paris, Edition du Seuil, 1966, p. 11.
2 Georges Polti, écrivain français (1867-1946), il fut l’auteur de plusieurs ouvrages sur le théâtre comme les 36 situations dramatiques.
3 Baudelaire Charles, Correspondance générale, Edition Jacques Crépet, Paris, 1948, p. 277.
4 Justin Henri, Avec Poe jusqu’au bout de la prose, Gallimard, Paris, 2009, p. 29.
5 Ibid., p. 27.
6 Poe Edgard, Histoires extraordinaires, traduction par Charles Baudelaire, Edition Flammarion.
7 Lacan Jacques, « Séminaire sur « la lettre volée » », Écrits, Paris, Edition du Seuil, 1966, p. 27.
8 Ibid., p. 27.
9 Atrée et Thyeste est une tragédie en cinq actes et en vers de Crébillon père. Dans cette pièce, Atrée et Thyeste sont deux frères qui deviennent par jeu de circonstances, les rois de Mycènes. Aéropé, épouse d’Atrée et maîtresse de Thyeste, a avec ce dernier un fils, Plisthène, qui sera élevé par son oncle comme son propre fils pour s’en servir un jour comme instrument de vengeance contre Thyeste. Ainsi, pour se venger de la trahison de son frère, Atrée tue Plisthène et le sert au repas à son père (Thyeste). A la fin du repas, lorsque Thyeste eut mangé l’horrible ragoût, il lui présenta la tête encore sanguinolente de son fils. A la fin de la pièce, un autre fils de Thyeste, Égisthe, tue à son tour Atrée.
10 Lacan Jacques, « Séminaire sur « la lettre volée » », op. cit., p. 16.
11 Ibid., p.36.
12 Ibid., p.37.
13 Ibid., p.37.
14 Lacan Jacques, Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Seuil, texte établi par Jacques-Alain Miller, 1978, p. 275.
15 Lacan Jacques, Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par Jacques-Alain Miller, 2006, p. 103.
16 Marret-Maleval Sophie, « La condition littorale : lecture de « Lituraterre » », L’a-graphe, Le corps et ses pulsions, Publication de la section clinique de Rennes, octobre 2016, p. 87-102. Texte également paru dans Ironik 26 : p. 3.
17 Laurent Éric, « La lettre volée et le vol sur la lettre », conférence prononcée au cours de Jacques-Alain Miller : « L’expérience du réel dans la cure analytique », 1998-1999, publiée dans La Cause Freudienne n° 43.
18 Lacan Jacques, « Séminaire sur « la lettre volée » », op. cit., p.38.
19 Stevens Alexandre, « Clinique de la lettre », Quarto N°92, avril 2008, p.9.
20 Marret-Maleval Sophie, « La condition littorale : lecture de « Lituraterre » », L’a-graphe, Le corps et ses pulsions, Publication de la section clinique de Rennes, octobre 2016, p. 87-102. Texte également paru dans Ironik 26 : p. 4.
21 Ibid., p. 5.
22 Ibid.


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