Vers le forum européen de Turin

Une démocratie pour les êtres parlants

Un texte de Vilma Coccoz

Jeudi 9 novembre 2017, par MB // Lire, Ecouter, Voir


Une démocratie pour les êtres parlants


Ces derniers temps, ici et là, nous avons pu entendre une clameur authentique en défense de la démocratie. La démocratie serait-elle un signifiant-maître ? Se demande Jacques-Alain Miller. Et il répond : « Sans doute. C’est le signifiant-maître de ce que le signifiant-maître n’existe pas, et c’est pour cela que sa forme contemporaine peut se formuler comme la “fracture” ou l’”expérience d’une vérité" ».

Le réel de la vie1 démocratique a fait irruption en Catalogne le 1er octobre dernier, dans la voix de millions de personnes dont le désir, surmontant tous les obstacles, était explicite : « Votarem ». Les interprétations de ce mouvement collectif sans précédent lui ont conféré une valeur, déterminée en fonction des discours dans lesquels cette fracture politique appelait un sens, en tant qu’effet de vérité.

Suivant les enseignements de Jean-Claude Milner, nous pouvons considérer que la dite fracture provient du choc entre deux formes de démocratie : la démocratie comme système politique et la démocratie comme forme sociale. L’homonymie exige l’élucidation du sens qu’adopte le “tous” universel et dont J.-C. Milner a fait la courageuse analyse dans l’histoire de France.

La démocratie comme système politique, propre aux êtres parlants, suppose de défendre le lieu vivant de chacun, pouvant se manifester en son nom et avec sa voix dans une langue partagée.

A son tour, le dire de chacun requiert le consentement de la majorité comme limite. Pour que quelqu’un puisse parler, les autres doivent se taire, la simultanéité de deux êtres parlants n’est pas possible et l’assassinat politique est une contradictio in terminis.

L’extermination des juifs, qui incarnaient l’impossibilité de l’universel (tous) prétendu par le nazisme (un, prenant la voix de tous) ne peut être considérée comme un simple fait historique mais plutôt comme un risque constant de la régulation de la vie en commun, celui de faire taire par tous les moyens le dissident, celui qui ne se plie pas à la multitude. C’est pour cela que le moment de subjectivation du désir de démocratie, au sens politique, se noue à la croyance en la réalité des chambres à gaz, étant averti des formes subtiles que prend le négationnisme.

La démocratie comme forme sociale s’établit sur base d’une majorité illimitée, résultant de la gestion des masses, propre à une politique qui traite les êtres humains comme des choses.

Le très haut pourcentage d’abstention montre au grand jour le collapsus des démocraties actuelles, dans lesquelles le pouvoir tombe aux mains d’une majorité qui n’est pas réelle ; on arrive à gouverner moyennant une perversion, une part vaut pour le tout.

C’est pour cela que quand surgit la fracture et quand des millions d’êtres parlants réclament une politique pour les êtres parlants, les représentants du pouvoir de l’Etat conquis moyennant ce type de majorité, tentent de faire valoir leur force par des moyens autoritaires, avec menaces et actions coercitives, y compris la prison.

Faute d’une autorité authentique, générée dans une démocratie politique, ils croient éliminer le pas-tout, se prévalant des prérogatives d’une majorité sociale dérivée du silence des choses. Berceau de l’indifférence et de la commodité.

En Catalogne, une partie de la population tente de faire entendre sa voix comme pas-tous en faveur de l’indépendance.

Cela constitue une opportunité de rétablir la politique par et pour les êtres parlants, instaurant une véritable démocratie politique, passionnée et critique dans laquelle ils peuvent se prononcer pour décider de leur avenir, celui qui les attache à une histoire et à la jouissance de langues diverses.

Le président de l’AMP, Miquel Bassols, nous encourage à un débat sur la démocratie au sein de nos écoles. Il est certain que la clinique lacanienne éclaire la politique2.

Comme le démontrent nos institutions, la pratique à plusieurs se soutient de la limitation du tout, du respect de la singularité et de la promotion d’une autorité authentique, celle qui se soumet constamment au contrôle de son action.

Il en résulte une vie collective régulée et pacifique, fertile en inventions, comme nous avons pu le constater au cours du Premier Séminaire Européen d’Echanges sur le travail avec les enfants et les jeunes avec TEA qui a eu lieu à Saragosse à la fin de ce mois de septembre. Un tel événement stimule le désir de participer, de parler la langue politique des êtres parlants, celle qui palpite dans une véritable démocratie.

Vilma Coccoz

Notes :
1 Anna Aromi le souligne dans son texte : « Qu’est-ce qui se passe en Catalogne ? »
2 Comme l’affirme J.-A. Miller

Traduction : Pierre-Yves Gosset

Le Forum Européen de Turin

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