SCALP – Série de Conversations Anti-Le Pen

Après le forum SCALP

Un texte de Lydie Lemercier-Gemptel

Mercredi 3 mai 2017, par BB // Rencontres d’hier


A l’issue du Forum SCALP (Série de Conversations Anti-Le Pen) qui s’est tenu mercredi 26 avril 2017, Lydie Lemercier nous propose un texte « Après la séance... ».

Dès qu’il perd la liberté, tout individu se transforme jusque dans ses racines les plus intimes.
Margarete Buber-Neumann1, Milena, p. 15

C’est l’essence même de l’angoisse, disait Milena, on ne peut pas rester en place... Simplement, en restant debout, je fais face calmement à ce que je ne connais pas, je me prépare à affronter cet inconnu... Mais pour pouvoir le faire, il faut de la force ; et cette force, l’individu ne l’a qu’aussi longtemps qu’il ne sépare pas son destin de celui des autres, qu’il ne perd pas de vue l’essentiel, qu’il a la conscience profonde d’appartenir à une communauté. Dès qu’il n’est plus qu’une conscience isolée, il cherche dans son âme une prétexte pour s’évader.
Margarete Buber-Neumann, Milena, p. 203

Ils arrivent, seuls, en petits groupes, échelonnés jusque tard dans la soirée, un peu hésitants, étonnés sans doute de venir ici, dans ce lieu inhabituel, le théâtre, L’Echo du Robec, momentanément déserté de ses artistes, pour un motif tout aussi inhabituel, résolument politique, répondre à un Appel inédit lancé par l’ECF – celui de voter contre le FN –, venir à une conversation Anti-Le Pen ! Cette surprise le fût tout autant, au un par un, pour les organisateurs du Forum... C’est ainsi que Marie-Hélène Doguet-Dziomba, déléguée régionale de l’ACF-Normandie, a introduit cette soirée particulière, aux invités nombreux, pour beaucoup hors de notre champ, issus du milieu artistique, associatif, juridique, social... militants tous mobilisés ce soir-là, à dire non au discours de la haine. En effet, cet Appel « alertait sur une accession au pouvoir du FN désormais devenue pensable, possible » or, « une telle possibilité, rappelait avec force Marie-Hélène Doguet-Dziomba, est incompatible avec le discours analytique, dont une des conditions est la liberté démocratique de parole et d’action, ce à quoi contrevient toute l’histoire réactionnaire de l’extrême droite. Impossible de ne pas sonner le tocsin2. ». « Avec cet Appel, a-t-elle poursuivi, c’est le discours analytique qui me convoquait, et c’est la défense de ce qu’a de plus précieux la psychanalyse qui m’a fait signer ! ». Signer l’Appel relève d’un calcul de l’inconscient, d’une position éthique, d’un acte accompagné d’un dire. S’il s’agit de se rassembler, c’est en tant que « Uns-tout-seuls » venus affirmer, pour chacun, « le droit de prendre la parole ».

D’autres – Serge Dziomba, Catherine Grosbois, José Luis Garcia Castellano, Jean-Louis Woerlé, Valérie Pera Guillot – sont venus ainsi témoigner, le long de cette soirée, de leur engagement respectif, une décision nouée à leurs coordonnées singulières, à leur « hystoire » pour mettre en avant leur rejet de toute forme « d’assignation à résidence », de frontières, de tout ce qui est repli identitaire, cet identique clos sur lui-même. Dans des déclinaisons différentes, il s’agissait de pouvoir reconnaître, dans ce qui est en nous, le plus étranger, de l’accueillir, d’en faire notre boussole. C’est là l’envers du discours raciste de MLP qui veut tracer une frontière fermée qui garantirait un « chez nous » où l’étranger resterait à la porte, séparé pour toujours. MLP au pouvoir, c’est la domination du rejet de la différence, de la ségrégation, d’un mode de vie qui tend à s’imposer à tous. « Or, la psychanalyse, précise Christiane Alberti, nous enseigne qu’il n’y a pas de nous, qu’il n’y a pas de eux, que cette frontière bouge tout le temps, tel le vol des oiseaux qui ne cessent de se rassembler et se disperser. On est fondamentalement seuls3. » « L’histoire, écrit Lacan4, se fait de manœuvres navales où les bateaux font leur ballet d’un nombre limité de figures », une fuite dont ne se racontent que les exodes... Nous sommes tous issus de l’immigration, là où la langue tient lieu d’asile, une langue toujours en évolution dont nous sommes les exilés. Ainsi, fondamentalement, nous ne sommes pas « chez nous » chez nous. L’expérience analytique nous enseigne que « la haine de l’autre, c’est la haine de soi », la haine de l’étrange qui habite chacun d’entre nous, la haine de l’exil dans lequel nous plonge notre condition d’être parlant. Les psychanalystes seront ainsi toujours du côté de tous ceux qui se vouent à faire sa place à l’étrange, « l’étranger », le singulier, l’inédit, la création langagière.

De l’irreprésentable à la liberté de création

C’est bien de l’exil qu’est venu nous parler Mahmoud Bitar, avocat, réfugié syrien. Il a dit, beaucoup, beaucoup, avec ces quelques mots de français donnés un à un, passeport vers la vie, des mots brefs ponctués de longs silences, le corps mobilisé, pour tenter d’arracher des bouts de réel dans ce qui ne peut se dire, là où l’historicité même est touchée. Orphelin des mots, parce qu’il n’est plus dans sa langue maternelle, parce que l’horreur les a détruits, il s’agissait, à partir de ce vide, de trouver un mot français. Comment transformer une expérience très dure, traumatique, sans mot, avec des mots « étrangers » et qui vont toucher l’âme de l’autre ?

Les artistes ont fait leur entrée, David Bobée5, Thomas Germaine6, Philippe Argatti7 pour témoigner de leur implication dans la cité tant du côté de leurs créations qui tentent de mettre en forme, en couleur, en scène, cette part indicible, résolument étrangère à nous-mêmes, et faire ainsi de cette tentative de border l’irreprésentable, une création, une invention, une fiction. La parole est constituée de deux éléments : ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas. « La plupart du temps, ce qui n’est pas dit est plus important que ce qui est dit. Il y a un équilibre dans l’art en particulier. Il faut qu’il y ait un équilibre entre ce que l’on dit et ce que l’on ne dit pas8. » C’est ainsi que Thomas Germaine, dans sa commedia dell’arte Saïd El Feliz, tente de suivre l’actualité des sans-papiers en faisant valoir ses rencontres personnelles avec eux pour nourrir son canevas. C’est une victoire du théâtre de porter le regard sur ce qu’on ne veut pas voir. L’art peut, et certaines expériences de municipalités d’extrême droite nous le démontrent, vite être confondu avec l’artisanat-loisirs-divertissements, renvoyé au service de l’idéologie. Comment, interroge David Bobée, faire valoir une programmation paritaire qui puisse prendre en compte le multi-culturel ? Quelles peuvent être les modalités de résistance pour éviter un racisme d’omission ? Introduire des artistes d’horizons et d’expressions différentes sur scène peut, par le levier de l’identification, constituer une voie contre le racisme. Cette volonté du Centre National Dramatique de Rouen, une action sous les projecteurs, se conjugue avec d’autres initiatives, en coulisse, discrètes – comme celle des Amigrants de Rouen – peu médiatisées pour éviter de se prêter à des contestations vives et répétées... Les Amigrants de Rouen9 se propose d’être un lieu d’accueil et de rencontres pour les migrants, un lieu d’apprentissage du français mais aussi de partage d’activités notamment artistiques, faire ainsi lien social entre des cultures différentes, métissage, terreau d’une culture commune, vivante, toujours en mouvement...

Une situation qui se durcit

Cet accueil singularisé de la parole s’oppose aux interrogatoires auxquels doivent se soumettre aujourd’hui les demandeurs d’asile, nous ont précisé Francis Lecomte10, Anne-Sophie Marie11, Bernard Vigier12 et Martine Desmares13. Ainsi, les entretiens auprès des adolescents sont menés dans un certain axe de suspicion où les critères physiques mesurés à travers des tests médicaux, scientistes – notamment dentaires, osseux – importent davantage que la parole du sujet... reflets des prémisses d’hostilité à l’accueil. Les personnes qui arrivent aujourd’hui sont très différentes d’il y a 10 ans. Elles sont beaucoup plus « démolies ». Au long parcours de l’exil s’ajoutent des conditions de vie en France de plus en plus déplorables, précaires, un parcours fait d’une « accumulation de traumatismes », de fatigue chronique, les migrants étant condamnés à la rue... Il s’agit de combattre certaines idées reçues comme la « submersion migratoire » développée par Marine Le Pen qui évoquait les 75 millions de migrants dans le monde. Or, depuis la seconde guerre mondiale, en tenant compte de l’augmentation du nombre de la population planétaire, seulement 2,8 à 3,2 % de la population migre. Cette immigration n’est pas « illégale » : selon la Déclaration universelle des Droits de l’homme, « toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien et de revenir dans son pays14 ». En France, peu de personnes ont le statut de réfugié, statut qui permet l’ouverture de droits notamment droit au RSA, au logement, au travail, à une couverture sociale... Il ne s’agit pas d’une crise migratoire comme cela est fréquemment avancé, notamment par le FN, mais d’une crise de l’Europe – avec sa mise en place des quotas – et de son incapacité à gérer la crise globale où des états sont plus exposés que d’autres, notamment la Grèce et l’Italie. Si l’immigration est souvent conjuguée avec laxisme, cela est particulièrement faux ont déclaré Hayet Zahaf15 et Yamina Benmessaoud16, juristes : les politiques européennes ne cessent de se durcir... Face à ce manquement grave des droits, insidieux et progressif, elles nous ont rappelé les droits élémentaires du demandeur d’asile et les différentes procédures (normales ou accélérées) pour obtenir l’asile, un parcours qui ne respecte ni le deuil, ni le trauma et appelle, pour faire preuves, sans pour autant qu’elles ne soient des obligations, multiples détails basés sur les faits, émotions, certificats médicaux dans un récit vérifié comme cohérent. Pour le sujet, il s’agit là d’une autre temporalité, mais cet accès aux droits est un élément essentiel de notre histoire, ces droits de l’homme qui ont contribué, a ponctué Yamina Benmessaoud, avec émotion, au rayonnement de la France.

Sont à la rue 60 % de la population migrante, nous ont ainsi précisé Olivier Jan et Marie-Pierre Colombé de l’UMAPPP17. 33 % auront une réponse favorable à leur demande d’asile. Lorsque l’UMAPPP s’est mise en place il y a 17 ans, le sans solution était un scandale. Aujourd’hui, il se banalise non sans effets sur les professionnels surtout du côté du social confrontés à l’enjeu du « donner ou pas ». Il s’agit d’un racisme ordinaire : le « on ne peut rien » débouche sur un « on écoute moins » pour aboutir à un « on n’écoute plus » dans une logique de banalisation de situations acceptées comme une fatalité. Ce qui a été martelé avec force, c’est, en effet, la banalisation de la situation de nombreux migrants figés dans une attente longue et douloureuse, une situation qui livre ainsi ces grands exclus de la société à la sidération ou à l’errance.

Pour éviter le pire

Que se passera-t-il demain si la haine de l’autre, de l’étranger, est aux commandes ? Serons-nous dans une logique de destruction des liens sociaux qu’ordonnent les discours, en mettant l’agressivité au service du symbolique, en réduisant les idéaux aux impératifs du Surmoi ? Ce d’autant que le parti de la haine « se nourrit avec gourmandise de la dislocation accélérée des partis politiques qui ont été au pouvoir ; cette dislocation généralisée est la marque d’une période dangereuse pour la démocratie politique et sociale18 ». « Lorsque le sens se dérobe, lorsque le Nom-du-Père perd de sa puissance, écrit Marie-Hélène Brousse, que le signifiant-maître ne parvient plus à commander le discours ou encore ne peut en départager les versions, les guerres viennent à leur place organiser le « commerce interhumain », selon cette solution de jouissance ruineuse qu’est le traumatisme19. » Il manque en effet seulement l’étincelle pour que tout devienne brasier, pour permettre l’arrivée d’un ordre nouveau (ou ancien déjà trop connu ?) basé paradoxalement sur l’égalité et qui rejette la différence au profit du même, de l’identique. Au un par un, chaque citoyen peut contribuer à ce sombre devenir, aussi par abstention20...

Alors, il est important de mettre toutes nos forces dans la bataille pour que dimanche prochain la démocratie et l’état de droit l’emportent en votant Macron, pour que l’accueil de l’étrange, l’étranger soit encore possible, pour que les assises, la diversité de la culture ne soient pas menacées, pour rester « vivants », pour ne pas être confrontés, demain, à l’effroi devant une « France en ordre »...

Notes :
1 Margarete Buber-Neumann, Milena, Seuil, janvier 1986 pour la traduction française.
Milena Jesenska, célèbre journaliste tchèque, a été la destinataire des admirables Lettres à Milena de Franz Kafka. Elle est décédée au camp de concentration de Ravensbrück le 17 mai 1944.
2 Marie-Hélène Doguet-Dziomba, « Pourquoi j’ai signé l’Appel », Forum SCALP, Rouen, le 26 avril 2017.
3 Christiane Alberti, « De la différence en matière politique », Lacan Quotidien n° 665, 20 avril 2017.
4 Jacques Lacan, « Joyce le symptôme », Autres Ecrits, Seuil, avril 2001, p. 468.
5 David Bobée, metteur en scène, scénographe, réalisateur, directeur depuis septembre 2013 du Centre Dramatique National de Normandie-Rouen, participant au collectif d’aide aux migrants : Les Amigrants de Rouen.
6 Thomas Germaine, comédien, formé au Conservatoire National de Rouen, à l’Ecole Internationale de théâtre de Jacques Lecoq à Paris, à l’Ecole Internationale Estudis de Barcelone, incarne depuis 2011 Henry VI dans la mise en scène de Thomas Jolly, participant au collectif Les Amigrants de Rouen.
7 Philippe Argatti, artiste peintre, ancien président de l’UAP (Union des Arts Plastiques) de Saint-Etienne du Rouvray, mise en place au sortir de la seconde guerre mondiale notamment avec Picasso, Fernand Léger...
8 Entretien avec Aharron Appelfeld, propos recueillis et traduits par Sarah Abithol, « Trouver le mot juste », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, sous la direction de Marie-Hélène Brousse, Berg International Editeurs, 2015.
9 Si vous voulez contribuer à aider Les Amigrants de Rouen, c’est ici...
10 Francis Lecomte, Coprésident de l’AHSETI (Association Havraise de Solidarité et d’Echanges avec Tous les Immigrés), Membre du bureau de MIGREUROP (réseau euro-africain).
11 Anne-Sophie Marie, coordinatrice régionale de l’association Médecins du Monde.
12 Bernard Vigier, intervenant social auprès des adolescents africains exilés, Médecins du Monde-Rouen.
13 Martine Desmares, sage-femme, membre de l’ACF-Normandie, intervenante au GAMS Le Havre (Fédération nationale Groupe femmes pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles).
14 Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948, article 13, adoptée par 58 Etats membres à Paris, Palais de Chaillot.
15 Hayet Zahaf, juriste à la CARSAT, ayant tenu pendant plusieurs années la permanence juridique du droit des étrangers au CLAP de Rouen.
16 Yamina Benmessaoud, juriste-documentaliste au Carrefour des Solidarités de Rouen, secteur CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile).
17 Olivier Jan et Marie-Pierre Colombé sont psychologues à l’UMAPPP (Unité Mobile d’Action Psychiatrique pour Personnes Précarisées).
18 Marie-Hélène Doguet-Dziomba, « Pourquoi j’ai signé l’Appel », Forum SCALP, Rouen, le 26 avril 2017.
19 Marie-Hélène Brousse, « Lacan : la guerre, un mode de jouissance », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, Berg international, 2015, p. 161.
20 Guy Briole, « Dans les mâchoires de la guerre : arrachement », La psychanalyse à l’épreuve de la guerre, ibid., p. 78.

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