RSP – 1re soirée de travail

Du « Rapport Laforcade » au terrain, et retour

Mercredi 5 avril 2017 – Rouen

Mercredi 22 mars 2017, par BB // Réseau Soin Particularisé


A l’issue du Forum psy Souffrance au travail chez les soignants du 7 janvier à Rouen, les participants ont adopté une déclaration et décidé la création d’un Réseau professionnel du Soin Particularisé (RSP).

Pour animer cette première soirée de travail du Réseau RSP, cinq personnes se sont réunies et ont commencé à lire le rapport Laforcade1. Il s’agit de Lydie Lemercier, Marie-Hélène Doguet-Dziomba, Catherine Grosbois, Serge Dziomba et Bertrand Barcat, qui proposeront chacun un angle singulier pour lire et analyser le rapport Laforcade.

1 Michel Laforcade, « Rapport relatif à la santé mentale », octobre 2016. Ce rapport est le complément pour la psychiatrie de la « loi de modernisation du système de santé ».

La sectorisation : de la psychiatrie hors les murs au parcours de soins

Lydie Lemercier-Gemptel

Le rapport Laforcade souligne l’échec de la mise en place d’une véritable politique de secteur. On considère que l’acte de naissance de la sectorisation psychiatrique est la circulaire ministérielle du 15 mars 1960. Elle est née après « une longue et difficile histoire », rapporte Lucien Bonnafé, psychiatre « désaliéniste », qui en a soutenu le projet avec quelques autres, 10 co-rapporteurs (non des moindres, citons Ey, Daumezon...) qui, dans les couloirs du congrès traditionnel de psychiatrie de Tours, en 1959, rédigèrent une note sur « Le service territorial unifié de protection de la santé mentale ». Au cours des débats, leur fidèle interlocutrice dans l’appareil d’Etat, Marie-Rose Mamelet, eut le courage de dire publiquement que ce qui avait été fait pour faire avancer les choses avait été fait « hors la loi » et que la puissance politique se devait d’encourager ces innovations.
Comment a évolué la sectorisation psychiatrique ? A cette circulaire de 1960, d’autres suivront, d’autres rapports pour tenter d’appliquer un secteur « rénové ». Comment le définir ? Dans une perspective économique, nous assistons progressivement à une redistribution complète des cartes entre le médical et le social dans des territoires découpés, remaniés, empilés, aux frontières incertaines ! Evaluée, coordonnée, articulée et en recherche, la nouvelle psychiatrie, devenue Santé Mentale, est faite de réseaux. L’effort est alors centré sur le parcours de soin de l’usager qu’il importe de localiser, éviter les ruptures de prise en charge, renforcer la continuité des soins... Face à l’éclatement des structures, comment maîtriser, unifier, faire du UN ? Quels moyens de contrôle faut-il mettre en place face à ce réel qui toujours échappe, se dérobe, une politique qui appartient, non plus aux praticiens, mais à la bureaucratie sanitaire, aux experts… Et ce, pas sans retentissement sur les conditions de travail des professionnels de santé...

Lire le rapport Laforcade avec George Orwell

Bertrand Barcat

« Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent1 ». Ce langage, c’est la novlangue, dont les procédés les plus connus sont l’inversion de sens et l’oblitération du sens.
À la lecture du rapport Laforcade s’impose progressivement l’idée qu’il est rédigé en novlangue : quand les termes ne sont pas utilisés dans le sens inverse de leur sens ordinaire, ils sont remplacés par d’autres qui en oblitèrent le sens. Deux exemples : l’auteur tient pour acquis que le soin, ça enferme2 ; il substitue à la notion de soin celle de parcours de soin, qui se révèle un parcours… sans soins (oblitération).
Une fois repérés ses mécanismes rhétoriques, le rapport devient beaucoup plus facile à lire – presque amusant tant les ficelles sont grosses et les contradictions nombreuses – et dessine en négatif ce qu’il est destiné à rendre vraisemblable ou respectable et qui ne l’est pas, ce à quoi il tente de donner l’apparence de la solidité.

1 George Orwell.
2 Ce n’est pas sans rappeler le slogan « La liberté, c’est l’esclavage ». George Orwell, 1984.

Les équivoques de « l’évidence »

Marie-Hélène Doguet-Dziomba

Nos instances dirigeantes ne semblent avoir d’autres mots à la bouche que l’evidence based, la « culture de la preuve » comme garantie du « scientifique » – étant entendu que la preuve « forte » relève de la « statistique » et que la clinique du cas particulier ne saurait prétendre qu’au statut de preuve « faible ». Mon attention avait été attirée par une injonction aux accents menaçants tirée du Rapport Laforcade : « Il faut passer de la culture de l’opinion à la culture de la preuve ». A première vue cette opposition semble reprendre l’opposition platonicienne classique entre l’opinion, la doxa et le savoir de la science, épistémè et assimiler ce dernier à l’evidence based. C’est pourquoi il m’est apparu important de repartir du terme anglais d’evidence, faux ami de son homonyme français « évidence », qui est lui-même polysémique et conduit à des équivoques – amenant certains à le traduire par « évidence factuelle », ce qui nous entraine à interroger ce qu’est un « fait ». La chose mérite qu’on s’y arrête, car ce terme a une grande importance dans une querelle d’interprétation autour de deux conceptions irréductibles de la « probabilité ». Peut-être peut-on gagner en sérieux discursif en relevant le gant de cette rhétorique que le Rapport Laforcade, lui, transforme en pièce usée que l’on se passe de main en main, en silence.

De la source au centre ressource

Catherine Grosbois

Un expert-visiteur est venu examiner si notre hôpital pouvait bénéficier d’une « certification » par la méthode dite « du patient traceur ». Cela ne veut pas dire qu’il y a un patient qui trace, ni devant nous, ni derrière, mais qu’un patient est choisi parmi d’autres pour vérifier que les « recommandations » de la Haute Autorité en Santé (HAS) sont bien appliquées – avec le patient lui-même, avec les soignants qui sont interrogés comme des élèves passant un examen.
Ayant vérifié que les bonnes pratiques étaient appliquées, notre expert a compté ensuite le nombre de pages que comportait pour ledit patient le bilan annuel effectué dans notre structure de soins. Il compte cinq pages et s’exclame : « Ah, vous écrivez beaucoup sur le passé ! Pourquoi n’écrivez-vous pas sur l’avenir ? »
Le rapport Laforcade, lui, écrit l’avenir. Sans donner son diagnostic. Il fourmille de créations, dont celle du « Centre ressource ». Cette création dit en creux le diagnostic : les acteurs de terrain ne connaissent rien, il faut juste qu’il y ait les formations adéquates dispensées par « des experts », des formateurs spécialisés qui vont expliquer à chaque acteur comment faire. C’est ainsi que le « Centre ressource » trouve sa place dans cette chaine qui va de l’ARS aux simples acteurs de terrain, si possibles libéraux ! Le fonctionnement de ces Centres est dans la pratique souvent compris par les promoteurs effectifs, recrutés par le Centre, comme étant dépositaires du savoir complet sur un objet de travail, et sans aucune responsabilité dans la suite des événements. Ils ne fournissent que des conseils. Pas du tout de formulations qui seraient thérapeutiques. C’est explicite ! Au contraire, comme pour le patient traceur, le ton serait plutôt suspicieux à l’égard des soignants déjà impliqués dans la prise en charge !
Je vérifie souvent qu’il est possible de travailler avec un patient impliqué, malgré et avec un solide transfert négatif, instillé soigneusement par le Centre ressource.
Pourrais-je faire passer (par quels mots ?), le noyau de réel, souvent dénudé dans la répétition de la série des passages à l’acte ? Ce qui est laissé de côté dans le fameux rapport ? Comment en parler à mes confrères ? Comment faire surgir l’éthique des conséquences ?
Voilà ce que je me propose d’étudier.

Cette soirée sera animée par Marie-Hélène Doguet-Dziomba, Lydie Lemercier, Catherine Grosbois, Serge Dziomba et Bertrand Barcat.

Mercredi 5 avril 2017 à 20 h 30.

Maison de la Psychanalyse en Normandie
48 rue de L’abbé de L’Epée, 76000 Rouen
Consulter le plan d’accès ».

Ouvert à tous. Participation aux frais : 5 € pour la soirée.

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