Le Prélude de la déléguée régionale de l’ACF-Normandie

Prélude d’octobre

Octobre 2016

Dimanche 2 octobre 2016, par BB // ACF-NORMANDIE


L’actualité du mois d’octobre dans l’ACF Normandie sera celle, brûlante, de l’objet regard, à l’affiche des toutes proches 46es Journées de l’ECF. Les coordonnées de cet objet ont changé dans notre civilisation « hypermoderne ». Comme le souligne Gérard Wajcman, le projet Full Vision du discours de la science, animé par la volonté de tout voir de tout et le fantasme d’une transparence absolue, est d’une autre nature que celui de Leon Battista Alberti – l’inventeur au Quattrocento de la perspective géométrale « légitime », qui a théorisé le tableau comme fenêtre ouverte sur le monde, mettant en évidence la nécessité d’un cadre dans la vision : « Ce qui implique une découpe du visible en champ de vision et hors champ » (L’œil absolu, p. 70). Lacan a élevé la fenêtre à une fonction structurale fondamentale pour le sujet, celle du fantasme conjoignant le sujet à l’objet, cadrant le rapport du sujet à ce qui fait fonction de réel pour lui, structurant son rapport au monde. Une rupture s’est accomplie avec ce régime de la fenêtre, ouvrant sur un autre régime du regard – Wajcman en trouve le paradigme dans le « mur d’écrans » qui instaure une vision sans cadre, sans limites, abolissant la fenêtre et toute division entre le lieu du sujet et la scène du monde : « l’espace hypermoderne est celui d’un sujet sans lieu » et d’un monde sans lieu. C’est là qu’il nous faut introduire des distinctions. Le « regard global » relève de « l’œil absolu » et de la pulsion scopique. Comme le note Laurent Dupont, Directeur des J46, « la pulsion scopique a tout envahi, l’œil est partout. » Ce sont eux qui donnent la vérité du pullulement des images, envahissant toutes sortes d’écrans, qui fascinent et « tyrannisent » les corps.

Mais pour la psychanalyse, l’objet regard est autre chose. Laurent Dupont souligne un enjeu essentiel, éthique et clinique : « Le regard c’est le plus singulier de chacun, il renvoie au désir de l’Autre, mais aussi à notre propre jouissance face à ce monde qui nous regarde de partout. » C’est bien la question posée par les J46 : Où est le regard ? Qu’est-ce qui regarde un sujet ? D’où un sujet est-il regardé ? Comment le sujet traite-t-il sa jouissance face à la Full Vision ? Chaque expérience analytique met en jeu ces questions dans le transfert, de façon toujours singulière.

L’ACF-Normandie vous propose de participer à la préparation de ces J46, le 15 octobre à Rouen (14h-17h), en privilégiant les aspects cliniques de l’image, l’œil et l’objet regard pour des sujets accueillis en institution – Qu’est-ce qu’une image ? Comment l’image d’un corps se construit-elle ? Comment tient-elle, comment se noue-t-elle ou pas au symbolique et au réel, comment se défait-elle ? Comment le regard surgit-il dans le transfert ? Devient-il détachable, cadré ou bordé, marqué par l’absence ? Se dépose-t-il, localisé ? Se cerne-t-il ? Peut-il constituer un point d’arrimage pour un sujet ?

Ces questions sont également au cœur de la création de l’artiste, qui toujours précède le psychanalyste. Ainsi nous évoquerons le 15 octobre la figure de la poétesse, l’artiste surréaliste Unica Zürn, dessinatrice et auteure d’anagrammes, compagne de Hans Bellmer, au destin tragique, pour qui le regard avait une place centrale, dans sa folie et dans sa création.

Notre collègue Eric Blumel vous propose le 18 octobre à Rouen un retour vers la fenêtre et l’enseignement « classique » de Lacan : comment Lacan a construit l’objet regard dans ses Séminaires XI et XIII et en particulier quel fut « le débat qui l’a opposé à Foucault sur l’interprétation du tableau le plus commenté de l’histoire de la peinture : Les Ménines de Velásquez », et quel en fut l’enjeu psychanalytique.

En octobre, l’ACF Normandie débute son nouveau partenariat avec l’équipe du Centre Dramatique National Normandie-Rouen. Le prochain échange le 14 octobre, autour de la pièce « Finir en beauté » de Mohammed Al Kathib, auteur et metteur en scène de « performances documentaires », ici autour du chagrin et du deuil de sa mère, sera aussi l’occasion d’interroger l’artiste sur cet objet insaisissable qu’est le regard. Nul doute que nous poursuivrons aussi cette « enquête » le 8 octobre à Saint-Lô lors de l’Après-Midi consacré au « Savoir-faire adolescents ».

JPEGDéjà deux évènements qui ont eu lieu en septembre nous ont permis de faire surgir l’objet-regard. Le 16 septembre, dans l’extraordinaire Atelier du peintre Claude Monet, en face de la Cathédrale, lors de la rencontre « Les nouveaux espaces de « Je » ". La vidéo peut-elle aider à devenir sujet ? » organisée par le CIEN de Rouen en lien avec La Main à l’Oreille, Gepetto, Autrement dit et soutenue par l’ACF-Normandie, une petite séquence m’a particulièrement « regardée ». Il s’agissait d’une courte vidéo réalisée par Aurore Cahon filmant son fils Eliot, dit « autiste », qui a réussi à faire surgir chez sa mère la surprise d’un regard nouveau, immédiatement déposé dans la caméra : on y voit Eliot se débrouillant pour obtenir de sa mère un ballon de baudruche localisé dans un meuble, « ballon », « suis-moi », « il est là », puis détachant les ailes du costume de Buzz l’éclair, qu’il approche de sa bouche puis met au-dessus et autour du ballon tout en chantonnant « papapapapapapa ». L’énigme se résout lorsque nous voyons apparaître sur l’écran de la TV le fameux logo d’Universal avec son globe terrestre et les lettres qui le barrent ! Instant de voir, temps pour comprendre et moment de conclure se conjoignent alors dans la jubilation d’un regard détaché !

Je retiendrais une autre séquence durant la magnifique Journée du 23 septembre, organisée par l’ACF Normandie à La Source-La Guéroulde sous le titre « L’enfant et la création » : deux collègues nous ont exposé le cas d’une petite fille qui grâce au transfert a pu se séparer suffisamment de l’œil omni-voyant de sa mère en prenant support sur une poupée qui lui a permis de prendre soin de son corps, d’en nommer les parties et de pouvoir participer à l’atelier conte, où le regard dédoublé des deux thérapeutes a pu s’absenter suffisamment pour qu’il puisse se déposer sur une photo prise à chaque fin de séance d’une partie du corps de la petite fille et de sa poupée, trouvaille commune rendant possible le départ sans angoisse de la séance, puis la construction d’une image du corps et l’entrée dans le langage.
A travers toutes ces discussions vivantes, les J46 peuvent regarder les participants et les amener au plus proche de leurs préoccupations !

Marie-Hélène Doguet-Dziomba,
Déléguée régionale de l’ACF-Normandie

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