Autistes-Artistes

Saisir l’activité intime d’un sujet : Zoé

Un texte de Danièle Rouillon

Vendredi 29 juillet 2016, par BB // Lire, Ecouter, Voir


La pratique auprès de sujets en institution répond à la demande de faire des activités. Les ateliers répondent aux projets « il faut » participer à des occupations manuelles et s’exprimer artistiquement dans un collectif.

L’activité graphique de Zoé est née de notre rencontre dans l’accompagnement de sa vie quotidienne.
La surprise.

Un jour, je surprends qu’elle invente un outil de graphisme avec sa main. Elle pose son majeur sur son index, serre son pouce dessous. Une gestuelle mimée de l’écriture, un faire semblant. Et pourtant. Elle passe et repasse ses doigts repliés en pince sur le mur de la salle de bain. C’est une sorte d’écriture. Invisible. Je lui propose de rendre son écriture lisible. Je dépose de la peinture sur le mur. Elle reprend sa gestuelle qui dévoile un entrelacement de nœuds avec une précision de profondeur et de surface. Elle investit tout son corps dans cette activité et semble y prendre plaisir.

C’est une interprétation dont, à ma grande surprise, elle s’est saisie. L’avenir confirmera que l’écriture hors et avec le corps lui ouvre la porte vers une production autre que des symptômes physiques.
Zoé tourne puis laisse chuter à distance les objets autour d’elle. Il est impossible qu’elle conserve du matériel dans ses mains. Je respecte son style. Je lui parle de créer, de faire de la sculpture sur peinture, reprenant là des signifiants parentaux.

J’invente. Je scotche une toile sur une table. Je délimite son espace dans la salle à manger. Zoé est encore parfois effrayée par les autres résidents. Nous sommes toutes les deux. D’emblée elle reprend son style.
Sa main s’ouvre, s’anime, se pince, glisse sur la peinture.

Ses mains s’accrochent aux bords de la toile, de la table. Elle s’y tient, retient puis se décroche. Sa main ouverte ou la pince de ses doigts passe et repasse sur les couleurs. C’est une première écriture de tracés superposés. Dans leur profondeur foisonne un univers vivant d’un monde insolite et familier. On reconnait le geste dans les jaillissements de traits. Zoé se redresse, Son visage s’ouvre. Elle fléchit les jambes, se penche, sa poitrine se pose sur la toile.

Droite, elle fait une pause. Sans précipitation, sa main tâtonne vers le mur. Elle cherche un appui. Sa main tâte le vide, puis touche le mur. Une seconde écriture s’y dépose, différente, furtive, aérée, dénouée. Des formes étranges, insolites se découvrent. Certains voudraient leur donner un sens pour rassurer leur sidération devant une beauté inaccoutumée.

Les premières fois, ma présence semble pesante, elle crie et tente de décoller la toile. Je l’assure de ma présence absente « je suis par là » et je vais auprès d’autres jeunes. Puis elle se soutiendra sur ma présence.
Cette création est tel un pas de deux. J’apprends à poser la peinture à côté de la toile. Sa main, son doigté pincé refont un parcours. L’élan saccadé de son rythme fait entrelacer lignes courbes et droites. Elle crée un espace de nouages structurés et abstraits. Parfois je prends son poignet. Délimitant son geste sur la toile, je me laisse guider par son mouvement. J’apprends. Je colle dès lors une seconde toile sur la table. Je place la peinture hors toile. Zoé y aboutit son geste. Un troisième style d’écriture se présente. Un tracé direct, droit, effilé qui s’interrompt avant d’atteindre le bord.

Sa respiration forte, ses soupirs confortent sa présence, vivante, active comme sujet. Tout comme pour ces déplacements dans l’espace, sa gestuelle graphique nous fait exécuter ce ballet à deux à distance et en appui. Finalement quand sa création convoque le ressenti d’une satisfaction dans mon regard, je lui propose de ponctuer. Je décolle la toile. Elle s’en saisit, la retourne, la repousse, l’attire à elle. Et d’un geste large, décidé, elle griffe la toile avec ses ongles, y apposant une sorte de signature, dans une détermination victorieuse. Elle hausse les épaules, un sourcil, esquisse un sourire ironique, se redresse. Elle me regarde droit dans les yeux avec fierté et étonnement.

Je varie les supports : rond, rectangle, blanc, noir. Parfois je ne les scotche pas. Elle les recouvre dans ses retournements de recto en verso. Je les rattrape avant la chute…
Je lave ses mains. Durant le long temps de nettoyage de la table, des murs, elle continue de tracer dans l’eau. Puis ce sera sa toilette pour effacer les traits et points colorés sur sa chevelure, sa gorge, ses joues, son nez.

Ce n’est pas du dessin normé, c’est de la création unique, singulière.
Face à ses écrits noués en relief et ses griffures.
Etonnement et surprise retrouvée, renouvelée à chaque fois dans ces rencontres.

Avec le soutien de sa maman, Zoé expose en France avec l’association « LaMàO »

Danièle Rouillon, éducatrice spécialisée au Centre Thérapeutique et de Recherche de Nonette, Psychologue Clinicienne

Autistes-Artistes :

- Zoé, de ses cris à son écriture..., un texte de Françoise Baudouin
- Saisir l’activité intime d’un sujet : Zoé, un texte de Danièle Rouillon

On peut aussi découvrir une interview de Mariana Alba de Luna, psychanalyste qui a fait partie des fondateurs de l’association La Main à l’Oreille.

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