Colloque Uforca

Le point de capiton

Samedi 18 juin 2016 – Paris (75)

Dimanche 24 janvier 2016, par BB // Rencontres d’hier


Contexte

Nous savions déjà qu’une certaine mollesse du symbolique de notre époque, conséquence d’une forclusion généralisée1, conduit à une production de sens à tire-larigot, glissant toujours plus sur le réel. Mais à se pencher sur les moteurs de recherche et les réseaux sociaux qui prolongent nos corps et médiatisent notre rapport au monde, nous remarquons que s’ils participent à l’effondrement de l’ère du père, ils ne sont pas sans répercussions majeures sur notre existence. En effet, nous découvrons que des « algorithmes auto-apprenants » s’ingénient à épingler nos goûts et nos jouissances à partir de nos visites sur le net, afin d’orienter nos choix en ciblant ce qui nous sera proposé comme information, savoir, objets de consommation, lien social, partenaire amoureux et/ou sexuel, etc.2 Plus impressionnant encore est le fait que, si au départ ces algorithmes sont de fabrication humaine, de nouvelles générations d’algorithmes s’engendrent d’elles-mêmes à partir des algorithmes qui les précèdent. Ainsi se dessine une nouvelle cartographie de petites routes qui vient progressivement déloger le Nom-du-Père pour installer à sa place une boussole qui a perdu le nord.

En effet, sous la coupe de ce Big Brother, le sujet, écrasé par l’anonymat d’un Nom-du-Père sécularisé et pluralisé, ne sait plus où donner de la tête. Nous connaissons les répercussions de ce desserrage des boussoles chez ceux qui cherchent à s’extraire de cette liquidité ambiante en se capitonnant ailleurs, dans des lieux lointains. Un retour au Un absolu qui méconnaît toute dialectique leur procure une identification forte, un idéal, un nom, un manuel de savoir-faire avec l’autre sexe et une interprétation de la jouissance de l’Autre par la haine, terrain propice au passage à l’acte pulsionnel3.

La science de la santé mentale tente de pallier cette situation en organisant les modes de jouissance en clusters sous les signes de l’unique DSM, qui effacent toujours plus les traits singuliers du cas. C’est là que la psychanalyse fait un pas de côté. Par un vecteur qui part du point de capiton en tant qu’agrafe entre signifiant et signifié, qui passe par la nomination de la jouissance par le symbolique et qui va jusqu’à la lettre qui « s’imprime » comme événement sur le corps, racine du sinthome, la psychanalyse réintroduit la singularité du sujet dans ce qui vient capitonner la jouissance.

Le point de capiton stricto sensu

Tel que Lacan les a décrits4, les points de capiton sont des signifiants qui « traînent » dans le discours dont le poids particulier et la fonction est celle de points de soudure entre les deux flux amorphes du signifiant et du signifié. Ces signifiants balisent l’ambiguïté du discours par la production d’une signification nette. Leur opération s’inscrit sur l’axe du temps. Elle implique un avant et un après, où la prise de parole se résout non seulement par un énoncé qui fait sens, mais aussi par le repérage d’un point d’où « ça veut dire », soit une intention de dire qui redéfinit le sujet dans un mouvement d’après coup. Ce capitonnage par le sens est un principe d’arrêt. Il fait bord à l’automatisme mental, à la fuite du sens et de la jouissance comme phénomènes généralisés.

Si le point de capiton stricto sensu est articulé à la fonction paternelle, il n’est pas de la seule compétence du Nom-du-Père. Même quand celui-ci est forclos, d’autres agrafes peuvent être construites pour venir le remplacer. La fonction de la métaphore paternelle, résidu de l’Œdipe freudien, peut ainsi être assumée par une autre métaphore, celle-ci délirante, qui ouvre l’application de la psychanalyse à une clinique allant bien au-delà la névrose.

Dans une clinique discontinuiste, des manifestations distinctes de points de capiton témoignent du rapport particulier du sujet à l’inconscient. L’obsessionnel a horreur des ambiguïtés. Il fait tout pour éviter le libre jeu entre signifiant et signifié qui est inhérent au discours. Il semble avancer d’un point de capiton à l’autre, donnant au discours une fixité, voire une rigidité, qui entrave l’émergence de l’inconscient. C’est ce qui donne à l’occasion l’impression qu’un rempart le sépare de son inconscient, transformant en événement l’apparition de chaque formation de l’inconscient. L’hystérique ne se défend pas de la fluidité du rapport entre signifiant et signifié. D’où son rapport immédiat et sa tolérance à l’inconscient et à ses irruptions de vérités successives et contradictoires.

Dans la psychose, des distinctions s’imposent également. Lorsque la paranoïa est guérie par le délire, on constate une fixité du capitonnage de la jouissance dans le moi mégalomaniaque et dans l’Autre persécuteur. De même, dans la mélancolie, la jouissance du sujet est lestée par la signification d’être de déchet que le sujet donne à son existence. A l’opposé, la course poursuite des signifiants dans l’état maniaque et le discours métonymique du schizophrène semblent peu pourvus en points de capiton, sauf à s’organiser ponctuellement de façon paranoïde.

Nomination de la jouissance

Mieux que la névrose, la psychose nous montre que le capitonnage du sens qui fuit ne va pas sans un capitonnage de la jouissance. Le « qu’il serait beau… » schrébérien qui déclenche sa confusion ne se présente pas au sujet uniquement en tant qu’énigme quant au sens, mais aussi comme une phrase chargée de jouissance. Le langage étant défait, dans un premier temps c’est l’hallucination qui capitonnera cette jouissance en la situant dans un Autre réel. Du coup, l’hallucination est également une forme de restauration d’un lien à l’Autre. Mais ce n’est qu’au bout d’un travail de construction d’une métaphore délirante qui viendra nommer cette jouissance qu’une stabilisation sera obtenue. Cette métaphore nouvelle est distincte de la métaphore paternelle même si les deux ont en commun le fait que la signification supplémentaire qu’elles produisent, qu’elle soit phallique ou délirante, noue signifiant et jouissance.

Dans la névrose, la métaphore paternelle est déjà là comme condition d’un chiffrage et d’un capitonnage de la jouissance sans effort particulier. Le Nom-du-Père, fonction symbolique éminente dont le fonctionnement est autonome et standard, devient un père qui nomme par cet épinglage du réel de la jouissance au moyen du symbolique. Par contre, dans la psychose, la nomination est la conséquence d’une certaine mobilisation du langage que le sujet prend à sa charge à des degrés différents sur un axe qui va du retour du symbolique dans le réel où la nomination est confiée à l’Autre, à l’effort inventif de nomination par le sujet. Dans les deux cas, un acte est requis pour nommer la jouissance ainsi qu’un agent de cet acte, que ce soit le sujet ou son Autre réel. Par son geste, cet agent incarne en quelque sorte le matelassier qui rassemble en certains points les diverses couches d’un matelas, ou, pour prendre une autre métaphore, l’escrimeur qui ponctue l’indécidable du combat par l’assaut qui marque un point.

Les limitations du nœud

Jacques-Alain Miller nous suggère de renoncer au point de capiton dans la clinique continuiste s’orientant du nœud borroméen, là où dominent le hors-sens et le réel sans loi5. L’armature du Nom-du-Père et la construction de la métaphore paternelle impliquent d’une façon plus ou moins affirmée l’existence d’un « dernier mot » pour dire le sens ultime et résorber toute la jouissance. Le constat que cette résorption n’est jamais sans reste nous oblige à réinterroger la clinique du point de capiton.

Dans la perspective du point de capiton, le pouvoir du symbolique sur le réel de la jouissance émane d’une possibilité d’introduction du symbolique dans le réel. Dans la clinique continuiste du nœud, ce pouvoir du symbolique est absent des hypothèses de départ. L’idée du nœud comporte une équivalence de statut entre les registres Réel, Symbolique et Imaginaire. Les trois ronds de ficelle du nœud sont totalement disjoints, chacun ayant sa consistance indépendante sans aucune interpénétration entre eux. Par conséquent, on ne peut plus parler d’un symbolique qui serait dans le réel, mais bien d’une construction symbolique qui serait sur le réel6, ou encore d’un habillage imaginaire du réel. Pourtant ces trois ficelles sont inséparables. Il nous faut ici penser la limitation du sens et de la jouissance comme émanant de la composition même du nœud. C’est d’être noués ensemble que chacun des trois ordres est borné par les deux autres. Le libre jeu inhérent au discours est ainsi illustré par la flexibilité du nœud, à l’opposé de l’opération du point de capiton qui fixe les registres.

Néanmoins, nous savons que le nœud à trois registres est en quelque sorte paradigmatique. C’est une idée. Dans la pratique, il est toujours « défectueux ». L’ajout d’un quatrième rond, le symptôme, est nécessaire pour le corriger afin que le nœud reste noué. Ce quatrième rond du symptôme tient ensemble les registres, limite l’éparpillement et la fuite du sens ainsi que le débridement de la jouissance. Ce symptôme peut avoir des accents différents selon le registre qui prime à un moment donné. Quand il est marqué par le réel, c’est l’événement de corps qui va lester le sujet. Quand c’est le symbolique qui l’emporte, c’est le travail de nomination et de traduction à l’infini telle que décrite par Eric Laurent7 qui circonscrira la jouissance. Quand le moment du sujet est dominé par l’imaginaire, c’est l’effet escabeau qui tiendra le devant de la scène.

L’analyste et le point de capiton

Par sa présence même, l’analyste incarne le point de capiton du flot de paroles qui occupent les séances d’une analyse. L’association libre, discours fragmenté et indécis quant à ce que cela veut dire, converge vers l’analyste pour être ponctué par son geste. Dans la névrose, ce geste vise à écarter tout idéal du point de capiton afin d’atteindre une certaine épuration du symptôme comme signifiant hors-sens touchant le corps. Dans la psychose, l’analyste donne tout leur poids aux signifiants du délire encore en construction, susceptibles de s’élever en métaphore délirante. Dans la clinique continuiste, c’est la dimension multifonctionnelle8 de l’analyste qui opère. Dans un cas, il prête son corps afin de lester une parole flottante n’ayant que peu de prise sur le corps du sujet, ne lui permettant pas de soutenir un désir de longue haleine. Dans un autre, il participe avec le sujet dans son effort de nomination à l’infini de la jouissance sur le mode de la conversation, évitant ainsi autant que possible une désignation de la jouissance par un passage à l’acte de la part du sujet. Dans un autre cas encore, il soutient la construction de la bonne forme pour couvrir le réel d’un corps morcelé qui s’affiche de façon obscène dans le discours du sujet. Et ainsi de suite…

Le 18 juin 2016, lors du Colloque Uforca, nous examinerons les différents aspects du point de capiton à partir d’une lecture préalable de six cas cliniques contemporains.

Gil Caroz
Février 2016

Notes :
1 Miller J.-A., « Forclusion généralisée », Cahier, Association de la Cause freudienne Val-de-Loire et Bretagne - VLB, 10/1993, no. 1 : 4-8.
2 Pedro D., The Master algorithm : How the Quest for the Ultimate Learning Machine Will Remake Our World. Basic Books, Penguin
3 Miller J.-A., En direction de l’adolescence, Intervention de clôture à la 3e Journée de l’Institut de l’Enfant.
4 Lacan J., Le séminaire, livre III, Les Psychoses, Paris, Seuil, 1981, Chapitre XXI.
5 Miller J.-A., Le lieu et le lien, Cours de 2000-2001, séance du 10 janvier 2001, (Inédit).
6 Miller J.-A., op. cit., séance du 17 janvier 2001.
7 Laurent E., « Les traitements psychanalytiques des psychoses », Les Feuillets du Courtil, n° 21, février 2003.
8 Miller J.-A., « Les contre-indications au traitement psychanalytique », Mental, 5, 1998, p. 9-17.

L’Université populaire Jacques-Lacan (UPJL) organise le Colloque Uforca « Le point de capiton ».

Samedi 18 juin 2016, de 9h00 à 18h00

Maison de la Mutualité
24, rue Saint-Victor
75005 Paris
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