ACF-Normandie - Soirée préparatoire aux Journées de l’ECF

Faire couple en prison !

Vendredi 16 octobre – Rouen

Mardi 6 octobre 2015, par BB // ACF 2015-16 : les archives


Les prisons sont nombreuses en Normandie : Evreux, Val-de-Reuil, Rouen, Le Havre…

Nous partirons de nos pratiques : de celle du docteur Valérie Pera Guillot, psychiatre et de celle de Vaitiare Lyser, psychologue qui interviendront sur ce thème.
Maitre Etienne Noël, avocat au barreau de Rouen, nous parlera, à partir de son expérience de pénaliste, de femmes qui se tournent vers des hommes incarcérés. Il interrogera plus spécialement ce qui pousse ces femmes à s’investir autant auprès d’hommes emprisonnés et condamnés à de longues peines.

Au premier abord, il paraît un peu paradoxal de poser la question du couple pour des sujets confrontés à l’isolement et à la coupure d’avec les liens sociaux, familiaux, conjugaux du fait de l’incarcération. Nous étudierons la question du rapport sexuel qu’il n’y a pas selon Lacan mais que certains sujets veulent peut-être faire exister à tout prix.

Nous vous attendons donc pour cette soirée autour de la clinique du « faire couple » vue à travers une symptomatologie complexe.
Cette conversation entre psys d’orientation lacanienne et avocats parie sur le fait que la pratique de chacun d’eux n’est pas sans raisonner avec celle de l’autre. Des cas cliniques émailleront notre échange.
José Rambeau, psychologue, psychanalyste membre de l’Ecole de la Cause freudienne (ECF), nous a envoyé le texte ci-dessous pour contribuer à cette soirée.

Marie Claude Sureau, déléguée de l’ACF en Normandie.

Cette soirée de travail aura lieu le vendredi 16 octobre 2015 à 21 h.

Maison de la psychanalyse en Normandie,
48 rue l’Abbé de l’Epée, à Rouen (76).
Consulter le plan d’accès ».

Entrée : 5 euros

COUPLES DE PRISON

Dans l’univers pénitentiaire, « faire couple » se décline le plus souvent sous la forme de figures imposées aussi bien pour la population incarcérée que pour le personnel de l’Administration pénitentiaire ayant tâche de surveillance.
Dans toute prison, que ce soit en maison d’arrêt pour les prévenus ou en centre de détention pour les condamnés, le sujet détenu ne peut s’extraire du faire couple avec le sujet surveillant qui a l’œil sur lui et assure les sécurités de l’établissement.
Dans les maisons d’arrêt où le régime cellulaire est l’exception (c’est-à-dire une cellule par détenu) le détenu doit composer avec un autre « faire couple » imposé à savoir celui de faire couple avec la promiscuité en cellule.
Voilà donc deux « faire couple » imposés.

Quelle clinique s’en dégage ?
L’objet qui se trouve au centre du couple détenu/surveillant est l’objet regard qui se trouve matérialisé dans les anciennes prisons par l’œilleton installé au centre des portes de cellules. Dans le couple détenu/codétenus c’est toujours le regard qui est au centre de la cohabitation cellulaire. Dans l’univers carcéral tout sujet même le clinicien se trouve confronté à cet œil absolu décrit par Gérard Wajcman1 et avec lequel il doit composer.
Ayant été témoin de ce dispositif de l’œilleton durant ma longue pratique en SMPR2 dans une maison d’arrêt datant de la fin du 19e siècle, j’ai pu observer que les détenus et les surveillants, chacun se tenant d’un côté de la porte, se trouvaient tout autant rivés à cet œilleton qui s’ouvre et se ferme selon les caprices de l’Autre. Chacun surveille l’autre à sa façon, scrute les failles et les travers de son autre. Le gardien de façon directe et intrusive et le détenu de façon détournée en déplaçant la fonction de l’œil sur son organe auditif. Le détenu écoute sans arrêt les bruits et les mouvements dans les coursives, repère très vite le bruit particulier de l’œilleton qui se soulève et peut donc jouir de surprendre lui-même son partenaire dans sa position voyeuriste. Dans un tel dispositif, on peut comprendre aisément le désir d’évasion qui habite tout sujet détenu ne serait-ce que celui de s’évader de cet œil absolu.
Ces surveillances respectives de son partenaire à travers la porte de cellule signent l’engagement des corps dans l’affaire. Il faut un œil réel pour le coller à l’œilleton ou une oreille réelle pour scruter les bruits des coursives. Nous avons donc affaire là à un corps à corps.
Dans les prisons dites modernes tout est fait pour séparer le corps du détenu de celui du surveillant en remplaçant l’œilleton par des caméras de surveillance et des portes s’ouvrant par commandes à distance. La technologie est donc venue séparer ce couple plus que séculaire et casser l’engagement corporel de chaque partenaire du couple détenu/surveillant. Ce qui pourrait rendre compte des révoltes qui ont enflammé les prisons modernes de France dans les années 1970 au grand étonnement des médias et des politiques d’alors. Les détenus n’auraient-ils pas réagi violemment à ce soudain défaut de la présence du corps du surveillant au centre du couple surveillé/surveillant ? N’ont-ils pas réagi à l’encore plus grande solitude qu’on leur imposait par cet œilleton désincarné et in-localisable ?

Une anecdote pour conclure.
Un jour je découvre en prenant place dans mon lieu de consultation habituel situé au cœur des quartiers de détention (une ancienne cellule aménagée mais ayant gardé jusqu’alors son œilleton) que l’Administration pénitentiaire, suite à de nouvelles mesures sécuritaires, avait fait installer des fenêtres au centre des portes séparant les cabinets de consultation de l’espace des coursives où circulent les détenus, les surveillants et les intervenants extérieurs. Désormais mon patient et moi-même avions affaire à un œilleton grandeur fenêtre et surtout toujours ouvert. Une fenêtre annulant le dedans et le dehors et éloignant le corps du surveillant qui n’a plus à s’approcher pour coller son œil sur l’intime, il le voit désormais comme sur un écran de vidéo. Face à ce nouveau dispositif imposé, il m’a fallu aviser quant à la poursuite de ma pratique relevant de la sphère privée dans ces nouvelles conditions de son exercice. Il m’a fallu inventer in vivo un bougé de ma position dans le lien à mes patients pour atténuer l’intrusion de la fenêtre dans le cadre de ma pratique, je me suis alors installé face à la fenêtre et j’ai invité mon premier patient du jour à prendre place sur un siège de façon à ce qu’il tourne le dos à la fenêtre préservant ainsi au minimum son intimité.
Je vous laisse pour le coup deviner toutes les inventions par lequel un sujet détenu en situation de faire couple avec la promiscuité cellulaire en passe pour voiler là encore le regard indiscret et se mettre à distance de l’œil absolu. Là encore il y a une grande variété clinique !

José Rambeau

Notes :
1 Wajcman.G, L’œil absolu, Editions Denoël, 2010.
2 SMPR, Service médico-psychologique régional, secteur de psychiatrie implanté dans les maisons d’arrêt et attaché à un EPS.

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