LETTERiNA

N°64 - D’une langue à l’autre, traduire l’indicible

Décembre 2014

Mercredi 21 janvier 2015, par MB // LETTERiNA



Illustration de
Delphine Boeschlin.

LIMINAIRE

Si « Au commencement était le verbe », on peut penser, dit Jacques-Alain Miller, que le langage est « surnaturel1 ». D’où vient la langue que l’on parle ? Le premier mouvement du petit d’homme n’est pas de parler comme tout le monde, mais de se bricoler une langue à lui, à partir de celle des autres, une langue qu’il fabrique au plus près de son corps, à partir de ce qu’il a entendu. Il « se forge sa langue [privée] à lui, sa langue spéciale » qui « se prête à tous les malentendus2 ». Ainsi, souligne Philippe Lacadée, « l’enfant ne fait qu’un corps avec l’entendu, à partir de ce qui se sous-tend, voire se sustente dans son être de vivant3 ». C’est à partir d’une cession de l’objet dont il avait la jouissance que le sujet s’ouvre au langage et mettra en perspective l’ordre de la signifiance comme en témoigne le jeu de la bobine et du Fort-Da. Si l’Autre primordial doit faire un effort de traduction pour comprendre ce que l’enfant veut dire, l’enfant lui, ne fait qu’Un dans son dire. C’est en fonction de sa jouissance qu’il use des mots qu’il fabrique4. L’enfant devra faire un effort d’apprentissage et de traduction dans sa prise de parole pour parler la langue de l’Autre, ce qui ne va pas sans une déperdition de jouissance, traduire sa lalangue dans la langue du sens commun. Ainsi, toute langue est au départ traduction, traduire pour mettre en mots…

Cette traduction, toutefois, produit un reste, en attente d’être dit, un « intraduisible qui fait que tout sera toujours à recommencer5 ». Si les mots se dérobent, manquent à dire, il existe des combinaisons infinies du langage pour tenter d’approcher l’équation infinie de l’être. N’est-ce pas aussi ce dont attestent les adolescents en quête d’une langue inédite pour épingler l’inquiétante étrangeté devant la transformation de leur corps, l’éveil de nouvelles sensations, là où chacun s’efforce de traduire cette part d’indicible. Les réseaux sociaux peuvent constituer différents supports pour venir apprivoiser cette nouvelle image, ce « profil » et voiler ce trou dans le savoir face à l’énigme du sexe et de la mort. Comment faire avec ces nouveaux objets dans notre clinique ? Après les travaux de Francine Giorno, d’Hélène Bonnaud et de Laurence Morel consacrés à l’enfant, Letterina s’arrêtera longuement sur cette langue inédite de l’adolescent et ce réel qui ne se résorbe pas avec Philippe Lacadée, Ariane Chottin, Marie-Claude Sureau, Olivia Bellanco, Delphine Pottier et Elise Fouilleul.

Lacan, lors d’un colloque préparatoire de l’IPA en 1963 a tenté de traduire en anglais le reste, ce concept majeur de sa théorisation mais, meurtri, les mots lui ont manqué. Comment traduire dans une langue des concepts élaborés dans une autre ? Jean-Pierre Clero a confié à Letterina un texte important6 pour notre lecture des Ecrits et Séminaires sur le rapport de Lacan à la langue anglaise, un rapport ambigu, contradictoire et omniprésent, à découvrir absolument !

Cet effort de traduction, d’une langue à l’autre, sera également introduit dans le texte de Richard Bonnaud consacré à Jimmy P de Desplechin. Dans ce film, Georges Devereux s’efforce de parler la langue de l’autre, celle de Jimmy P., indien d’Amérique. Se noue ainsi le transfert et s’établit une conversation entre deux exilés. L’analyste est sur ce littoral entre ce qui relève du langage et ce qui ne peut s’y loger, entre savoir et jouissance, et ce quelle que soit la langue du sujet, cette langue dont le parlêtre est toujours en exil.

Enfin, les analystes de l’école, Marie-Hélène Blancard et Sonia Chiriaco, à travers leur expérience de la passe viendront témoigner de ce qui ne peut se résorber par l’opération du sens, de la mise en mots.

Si toute langue au départ est traduction, elle advient sur ce qui ne peut l’être, au cœur même du dire, un reste intraduisible, l’origine même de la fabrique des mots… « C’est de ce lieu écarté que j’accède à la parole » écrit Akira Mizubayashi7 dans son passionnant témoignage Une langue venue d’ailleurs. Nous évoquerons également Erik Orsenna, citations issues de son livre La fabrique des mots8. « Nous avons créé les mots, écrit-il. Et si les mots, à leur tour, nous inventaient ? »

Nous retrouverons également la rubrique Kiosque avec Marie-claude Lardeux-Majour et Extraits du petit traité d’antoinologie de Marie-Annick Dion dans ce Letterina n° 64 doté de couleurs chaudes au cœur de l’hiver.

Lydie Lemercier-Gemptel

Notes :
1 Miller J.-A., « Qu’est-ce que c’est la langue que parle le tout petit enfant et qui n’est pas la langue de tout le monde ? », Histoires de la psychanalyse, France Culture, 30 mai-13 juin 2005, 5è séance.
2 Ibid.
3 Lacadée P., Vie éprise de parole, Paris, Éditions Michèle, 2012, p. 8.
4 Ibid., p. 9.
5 Ibid., p. 12.
6 Il s’agit de la préface d’un ouvrage intitulé Lacan, la psychanalyse et la langue anglaise qui paraîtra en espagnol pour le compte de l’Instituto de Altos Estudios Universitarios de Barcelone désormais lié par une convention à l’Université de Rouen.
7 Mizubayashi A., Une langue venue d’ailleurs, Paris, Editions Gallimard, Collection Folio, 2011, p. 262.
8 Orsenna E., La fabrique des mots, Editions Stock, 2013.

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SOMMAIRE

- Liminaire, Lydie Lemercier-Gemptel

La langue privée de l’enfant
- Comment la parole vient aux enfants ?, Francine Giorno
- L’inconscient de l’enfant, du symptôme au désir de savoir, entretien avec Hélène Bonnaud
- Questions à Hélène Bonnaud, à propos de son livre « L’inconscient de l’enfant »
- Un réel foudroyant, Laurence Morel

A la recherche d’une langue inédite
- « Je trouve que défois on peu pas tou dire avec la langue française », petite conversation au collège, Delphine Pottier
- D’ou vient le malaise d’être adolescent à l’école ?, Philippe Lacadée
- Un téléphone portable en séance... : gadget ou symptôme ?, Elise Fouilleul
- Introduction du colloque - Les adolescents et les réseaux sociaux, enjeux du numérique, Laurence Morel
- Les adolescents et les réseaux sociaux : atouts et risques du numérique, Ariane Chottin
- Les réseaux sociaux à l’adolescence, Olivia Bellanco
- Un usage symptomatique de l’objet numérique, Marie-Claude Sureau

Parler une langue étrangère
- Lacan et Lalangue anglaise, Jean-pierre Clero
- Jimmy P., un traumatisme de guerre, Richard Bonnaud

L’indicible de la langue
- Le corps dans la clinique du sinthome, Sonia Chiriaco
- Le désir de nommer et l’acte analytique, Marie-Hélène Blancard

Extraits
- Petit traité d’Antoinologie, tribulations d’une AVS auprès d’un enfant autiste, Marie-Annick Dion

Kiosque
- « Je suis là, Kat », White bird in a blizzard, film de Gregg Araki, Marie-Claude Lardeux-Majour

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