Un nouveau laboratoire CIEN : « Au bor’D m’O »

Histoire d’une naissance et compte-rendu d’une rencontre

Verneuil-sur-Avre

Vendredi 22 août 2014, par MB // Evènements d’hier


Si « Etre mère » est un thème d’actualité dans notre champ1, la naissance d’un laboratoire CIEN à Verneuil-sur-Avre vient le fêter à sa façon. « Au bor’ D m’O » a été baptisé le 11 juin 2014, la date n’est pas fortuite… Ce jour-là, devait venir Philippe Lacadée, invité par l’ACF en Normandie, pour une conférence pour laquelle il nous avait proposé pour titre : « D’où vient le malaise d’être adolescent à l’école ? ». Hélas, la grève à la SNCF a eu raison de notre désir, et il nous a fallu nous résoudre à annuler cette rencontre et la reporter !
Afin de ne pas rester sur notre faim, soutenue par le transfert de plusieurs d’entre nous envers la psychanalyse, j’ai proposé aux nombreux inscrits (une centaine !) qui le souhaitaient de nous retrouver malgré tout pour échanger à partir de nos réflexions et points de butée dans le travail avec les adolescents. Philippe Lacadée nous ayant fait l’offre de lui adresser nos questions pour sa venue, reprogrammée dans la foulée le 24 septembre, c’est ce vecteur qui a donné une impulsion formidable à cet après-midi, autour d’un gâteau et d’un verre de cidre pour nous consoler de notre petite solitude... Nous étions ainsi une quinzaine cet après-midi là, dans les nouveaux locaux du CMP - responsables de secteur de l’animation pour la jeunesse, psychologues, psychiatre, orthophoniste, conseillère principale d’éducation du collège - animés par le désir de partager nos préoccupations !
Ce fut un échange enthousiaste et convivial, animé d’un grand sérieux, gravitant comme en orbite autour des impasses et expériences de chacun, lesquelles constituant un creux central, manque salutaire qui évite de s’agglutiner… Loin des certitudes rencontrées chez certaines « grandes personnes » à l’occasion de la préparation de ce colloque - certitudes enserrées dans un discours qui dénonce par exemple de façon univoque le supposé désordre de la famille et de la société comme Grands Responsables du malaise des adolescents... - cette rencontre a permis que jaillissent inventions et trouvailles, avec l’envie de poursuivre ces échanges sous l’égide du CIEN2.
« Au bor’ D m’ O » ? Laissez vous bien sûr porter par l’équivoque, pour faire résonner comment ce laboratoire se donne pour objet de faire bord, en voguant autour des écueils souvent bien réels, ces maux sur lesquels nous risquons d’achopper, au risque de couler avec les adolescents dont nous voudrions nous occuper ... si nous restions seuls dans la barque, voguer non sans la boussole du pari de la parole pour nous orienter !
Cet après-midi avait un précédent, une rencontre entre la CPE du collège, Lena Cariou, et moi-même, psychologue en inter-secteur de pédopsychiatrie. C’était au printemps 2013 ; face au malaise des élèves, armée d’un désir nouveau pour moi, celui de soutenir une conversation qui s’ouvre à la parole de chacun, qui maintienne un écart entre la plainte et la réponse afin qu’un symptôme ait chance d’advenir en faisant place au sujet, j’avais fait une offre : venir discuter avec ceux qui le voudraient ; quelques élèves se pressent sur ce temps du midi pour se laisser aller à dire… à oser dire ! L’expérience leur plaît, pas question d’arrêter. La CPE propose un nom qui résonne pour ce club : « Oz’é Dire ». Ces rencontres informelles font « bonne rencontre », et les adolescents se saisissent de ce temps pour parler d’eux, de leurs embrouilles, de leur collège, de leur famille…etc.
Un peu avant dans l’année, à l’occasion d’une demande de formation émanant de professionnels du champ de l’Education Nationale et des secteurs socio-éducatifs de la région, plusieurs professionnels du CMP, déjà, étaient sortis de leurs murs. Tenter de parler de l’adolescence et de ses impasses, proposer de partager les expériences de chacun donnèrent à quelques uns l’envie d’échanger et de tisser un réseau. La publication du séminaire VI de J. Lacan3 et les indications de J.-A. Miller nous frayent la voie : « l’innovation à la place de la tradition. (…) le réseau4 ». Un colloque à Verneuil en novembre 2013, « Les ados et les réseaux sociaux »5, fut l’occasion d’une conversation interdisciplinaire, pour laquelle nous avions invité des psychologues et psychanalystes du champ freudien, Ariane Chottin6 et Olivia Bellanco, et un responsable du Centre d’Information pour la Jeunesse, Paul Canchon. Des intervenants du Lycée, Marie-Jo Masurier et Philippe Tesson7 d’une part, et des adolescents fréquentant un lieu pour les jeunes venus avec leurs animateurs d’autre part8, ont pu à leur tour énoncer leurs préoccupations, et leur approche de ces réseaux. Ados, adultes, grands-parents et professionnels avaient gagné le pari ce jour là de pouvoir converser ensemble sur les usages singuliers de cet objet moderne qu’est internet et ses réseaux.
Un troisième temps, enfin, précipite les choses et incite à inventer : Après la mise en place du club « Oz’é Dire », une nouvelle demande émerge du Collège pour une intervention dans une classe de 5e, auprès d’un groupe d’élèves « indisciplinés », rétifs à toute autorité ; des filles en l’occurrence. J’accepte de venir, avec ma stagiaire psychologue, Laurie-Anne Marty, prenant appui sur le CIEN en Normandie et avec le soutien dans ce réseau de Philippe Lemercier à Rouen. Cette expérience se met en place au cœur du collège, avec le questionnement de quelques enseignants et de responsables de l’établissement, avec l’accord demandé aux parents des élèves.
Ces jeunes filles témoignent de leur désarroi, du poids qui pèse sur leurs épaules. Elles parlent immédiatement de leurs familles, déchirées, de la maladie, l’angoisse, les épreuves, des drames. Je suis sidérée que tant de souffrance ait été enfouie, mesure le malentendu avec ce qu’il est attendu d’elles en classe… Le ton s’apaise au fil des rencontres, laissant place au malentendu inhérent à la parole qu’elles découvrent. Un peu de semblant s’infiltre, leurs « embrouilles » se font plus légères, elles repèrent par exemple leur nécessité absolue d’être « la meilleure copine » de l’autre ! Elles mesurent qu’elles sont adolescentes, ce qui fait dire à l’une, déclenchant l’éclat de rire général : « Eh bien, on n’est pas dans la merde alors ! » Le rire contraste avec les sanglots des premières rencontres, un allègement s’est produit par la parole prise, une distance devient possible. Elles sont stupéfaites de m’entendre leur apprendre qu’un psychanalyste de renom va venir dans leur collège pour parler de leur malaise ! Elles ne sont donc pas que « la pire des classes » comme le leur répètent à l’envi des adultes autour d’elles ? Un signifiant s’est substitué à un autre, le malaise à la place du pire9, rendant l’air un peu plus respirable.
En parallèle à ces rencontres avec les élèves, une conversation s’est engagée entre des professeurs, des intervenants du Collège et du lycée, et les membres du CMP. À plusieurs, nous nous sommes attelés à la tâche de lire les livres de Philippe Lacadée, butant parfois sur des points obscurs, ou bien dénichant une phrase qui éclairait nos impasses, préparant des questions, la clinique de chacun s’invitant. Les impasses avec les ados furent mises sur le tapis grâce à la confiance mutuelle, au transfert, permettant de se parler. Comme je l’avais fait déjà lors d’une rencontre restée unique, quelques années auparavant au Lycée, invitée alors par l’infirmière scolaire pour amorcer une discussion sur les adolescents avec les professeurs, afin d’éviter alors de donner consistance à un savoir imaginaire supposé, nous avons proposé le réseau CIEN comme adresse. Très récemment, ce jeune laboratoire s’est étoffé, de nouveaux collègues, d’autres disciplines, s’y sont invités. Je dirais, après la discussion qui a eu lieu lors de la conversation du CIEN, que nous avons creusé une place pour que la particularité de nos « métiers » se noue avec notre responsabilité subjective d’accueillir le sujet derrière l’élève, derrière l’ado, qui sait certes se faire parfois un peu insupportable ; loin des « compétences » que l’Autre de l’évaluation, s’il existe, voudrait faire régner en maître … Nous nous sommes quittés à l’avant-veille des vacances scolaires, après une séance où des professeurs ont pu témoigner de leur souffrance devant les impasses de leurs élèves et l’impossible d’une solution que l’on rêverait magique, si elle pouvait exister ! Il y a de l’impossible, ce nom du réel, qui n’est pas de l’impuissance. Bien au contraire en effet, nous avons pu mesurer ensemble combien était précieux leur accueil à la singularité de chaque élève et cette confiance dans un Autre qui accepte d’écouter quelque chose de nouveau pour ces adolescents très perdus, très déboussolés. Très décidés, nous avons nous-même opté pour la boussole du pari de la conversation pour garder le cap !

Laurence Morel

Notes :
1 44es Journées de l’école de la Cause Freudienne, 15 & 16 novembre 2014. Palais des Congrès- Paris.
2 Centre Interdisciplinaire sur l’ENfant - le CIEN est une des composantes du Champ Freudien. C’est une instance internationale dont l’enjeu est d’aborder dans l’inter-disciplinarité, avec les professionnels qui s’y confrontent, les difficultés rencontrées dans le lien social, par les enfants et les adolescents.
3 Jacques LACAN, Le Séminaire, livre VI, Le désir et son interprétation (1958-59), Éditions de La Martinière, Le Champ Freudien (juin 2013).
4 Ibid., 4e de couverture.
5 Colloque organisé par l’ association Chemins d’Enfance présidée par Laurence Morel, et la MJC
6 Ariane Chottin est directrice de l’association parADOxe à Paris
7 Marie–Jo Masurier et Philippe Tesson sont respectivement assistante sociale et infirmier au Lycée.
8 Le P.A.R.C. à Breteuil-sur-Iton, où les animateurs font un travail remarquable avec l’animation notamment d’une « PARC radio »
9 Selon une remarque que m’a faite Philippe Lacadée, que je remercie, lors de la présentation de ce travail à la Conversation du CIEN du 29 juin 2014.

Renseignements :
Laurence Morel 06 76 48 59 41

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