« Après la séance... » de l’après midi du 10 Avril 2012

Pour une clinique de l’Autisme

Mardi 8 mai 2012, par BB // ACF 2011-12 : les archives


La demi-journée « Pour une clinique de l’autisme », organisée à l’initiative de plusieurs cliniciens du Centre hospitalier de Navarre d’Evreux a rencontré un grand succès.
« Après la séance... », Marie-Hélène Pottier, Nadine Michel et David Coto nous proposent un compte-rendu de cette manifestation.

Le Moulin Vert à Louviers est une structure de type IME. Nous sommes amenés à y accueillir des enfants de 6 à 18 ans dont certains présentent des « troubles envahissants du développement », auxquels l’autisme est assimilé. Nous étions cinq personnes de l’IME à nous être inscrites à cette manifestation, animées par le désir d’en restituer à nos collègues restés à pied d’œuvre, le climat et les grands moments.

Dans le contexte institutionnel très actuel de rédaction d’un projet d’établissement et d’évaluations programmées, nous avons été très sensibles aux remous de ces dernières semaines, rappelés en ouverture par le Dr Abekhzer et le Dr Pera.
En premier lieu la proposition de loi de M. Daniel Fasquelle, député UMP du Nord-Pas-de-Calais, qui vise à imposer les méthodes éducatives et comportementales dans le traitement des enfants autistes, avec interdiction des thérapies s’inspirant de la psychanalyse.
Puis le rapport de l’HAS qui, même revu et adouci, étoffait cette proposition dans le sens d’une méfiance déclarée à l’endroit des pratiques cliniques inspirées de la psychanalyse.

La demi-journée « Pour une clinique de l’autisme », organisée à l’initiative de plusieurs cliniciens du Centre hospitalier de Navarre d’Evreux, arrivait à point nommé. Il s’agissait de montrer les relations entre clinique et politique.
Elle se déroula en présence de M. Champredon, maire d’Evreux, de M. Silighini, vice-président du Conseil général de l’Eure, de M. Lefrand et M. Nicolas, députés de l’Eure. Tous, de leur lieu respectif, s’accordèrent sur le manque de moyens dont souffrait la région Haute-Normandie en matière de santé mentale, et la présence de chacun témoigna de l’intérêt que les politiques portaient à cette question.
M. Killian, directeur de l’hôpital, précisa que cette journée s’inscrivait dans une série de conférences organisées par le Centre hospitalier de Navarre et insista sur son succès révélateur : nous étions 150 dans la salle de conférence du Conseil général de l’Eure et les organisateurs avaient été contraints de refuser une cinquantaine de demandes. C’est dire que la qualité du soin engagé auprès des autistes avait mobilisé l’intérêt des professionnels de santé de la Haute-Normandie.

Le Dr Pera présenta le contexte politique de cette manifestation en proposant comme devise « Accueillir et accompagner l’autisme » plutôt que le slogan « Vaincre l’autisme ». Elle rappela que les chiffres avancés concernant le nombre d’autistes variaient selon la source et qu’ils dépendaient des critères diagnostiques retenus. Elle souligna qu’à l’objectif de traiter l’autisme par des méthodes d’apprentissage qui ne tenaient pas compte du sujet, on pouvait opposer une autre clinique, orientée par la psychanalyse, qui se proposait d’accueillir les trouvailles de chaque sujet, au cas par cas.
Le Dr Abekhzer utilisa le mot « ressource » pour évoquer la richesse des enfants autistes, ressource en lieu et place de déficit.

Chacune des personnes présentes dans la salle, ayant travaillé avec ces enfants, pouvait témoigner de la justesse de ces observations. C’est ce dont parlèrent les professionnels qui intervinrent ensuite, montrant l’efficace de l’invention au un par un et du travail à plusieurs.

C’est à l’instant même de la rédaction de cet après-coup de la journée du 10 avril qu’une anecdote vécue à l’IME est venue faire écho au dire de l’un des conférenciers, Eric Zuliani.
Le jeune William est accueilli dans notre institution depuis quelques mois. Ses parents ont demandé avant son admission, un diagnostic au Centre de Ressources sur l’Autisme. William est jugé non « évaluable » dans le cadre du dispositif proposé par le CRA. Deux de ses membres, dans un souci d’efficacité, se sont donc déplacés à l’IME afin de l’observer.
Nous serons très surpris par leurs conclusions : « William n’est pas autiste. Nous n’allons pas continuer le processus d’évaluation du TED car nous l’avons observé dans la cour de récréation et nous avons vu qu’il communiquait avec un autre garçon ».
Eric Zuliani, qui intervenait sous le titre « Pour une pratique humanisante », a insisté sur la distinction très nette entre communiquer et parler. A propos d’un enfant qu’il rencontre régulièrement, il dit : « Bien que peu bavard, il se passait mille choses dans les séances autour de menus objets, laissant apercevoir peu à peu la structure de significations personnelles dans lesquelles il se déplaçait ». Il ajoutera plus tard : « Il me semblait donc que l’établissement d’un lien social était relatif à l’idée que l’on se faisait de ce que parler veut dire ».
Avec Eric Zuliani, nous avons vu ce qui oppose communiquer et parler : William « communique » avec un autre garçon, donc ça fait signe pour l’évaluation ; juste un signe qui fait diagnostic.

Nous partageâmes ensuite avec Eric Zuliani la rencontre avec Manon et sa « lampe d’Aladin » ou plutôt l’absence de la « lampe d’Aladin », objet perdu mais qui, justement, lui a permis de se constituer un monde.
Il ajouta : « On remarquera au passage que le début d’un monde commence par un objet manquant, objet dont on peut parler, qui fait que Manon n’est plus errante mais commence à tenir le crachoir à quelques-uns de l’institution sur cet objet manquant. Elle peut aujourd’hui aller à l’école car elle pose des questions à sa maitresse et parfois des questions bizarres comme : « Elle est où la lampe d’Aladin ? »
Invention singulière que cette lampe d’Aladin.

L’invention, c’est ce que Bernard Seynhaeve, directeur d’une institution belge accueillant plus de 200 enfants, proposa de défendre. A l’idéal du chiffre, de la mesure, de la « traçabilité » et de l’évaluation comme effet direct du discours de la science et du discours capitaliste dans les institutions, il opposa l’aménagement « d’un espace pour le symptôme de l’enfant » en tant que garant de sa singularité.
Au travers du cas d’Emilie, jeune autiste qui cherche à « se faire un corps », le directeur du Courtil montra comment cette enfant, par le biais de l’invention singulière qu’a été la peinture pour elle, a pu mettre au travail la question de ce que c’est que d’avoir un corps.
Par le truchement de la vente de ses créations, « elle a noué une forme de lien social dans lequel elle a pris place ». Il s’agit là d’une trajectoire dont Bernard Seynhaeve montra qu’elle s’originait, non pas dans le recours à un savoir préétabli qui serait celui d’un maître, soumis à un protocole, mais sur un savoir à situer du côté du sujet : « savoir qui n’existe pas encore, qui doit seulement advenir ».
Pour Bernard Seynhaeve, il convient là de « subvertir l’institution » qui, « en voulant le bien du sujet », le persécute en visant son être.
Nous identifions dans cette démarche une figure de l’amour : « l’être du sujet se situe au centre de l’intérêt de l’Autre en tant que solution à son problème à lui […] en tant que bouchon au manque dans l’Autre ». Bernard Seynhaeve insista sur le fait que « ce ne soit pas le maître qui soit aux commandes de l’institution, mais la clinique ». C’est-à-dire « qu’une place soit faite à l’invention du sujet ».

C’est bien de cela que sont venues témoigner à plusieurs voix – et mues par un enthousiasme communicatif – les équipes de l’hôpital de jour d’Evreux et celui de Louviers.
Les premiers, sous le titre « Vivement quatre heure ! », dirent leur expérience auprès du jeune Gabriel, âgé de 14 ans et demi. Déscolarisé depuis deux ans, cet adolescent a été accueilli avec toutes ses particularités : sa tenue vestimentaire – invariable malgré les saisons –, sa façon d’aborder les repas, son apathie.
L’inertie de son discours, gravitant autour de « ça m’intéresse pas », « j’ai pas envie », a conduit chaque membre de l’équipe à réfléchir autour de savoir comment « susciter une lueur de désir » chez ce sujet. La posture dont chaque intervenant était venu témoigner nous indiqua qu’il s’était agi non seulement de ne pas être dans l’attente passive de l’émergence d’un désir, mais encore d’être à l’écoute des angoisses de Gabriel et de proposer ou de mettre à disposition, plutôt que d’imposer.
Cette voie a permis à Gabriel de « s’animer » par le biais des objets « terre » et « saxophone » et de s’inscrire ainsi, a minima, dans un lien social. Le passage par ces deux objets particuliers s’est enrichi d’un intérêt nouveau pour les mathématiques, la géographie, jusqu’à l’envie de « reprendre contact avec le collège ».

En ce qui concerne l’équipe de Louviers, c’est à partir de l’énonciation « tout enfant, à condition que nous voulions bien l’écouter et surtout l’entendre, a quelque chose à nous dire », qu’elle nous a parlé du parcours de Noé.
Il a été admis à l’hôpital de jour à deux ans et demi. A cette époque, il « babille », ne peut se défaire de sa tétine. Aller aux toilettes lui est impossible. S’asseoir à table lui est insupportable.
Son angoisse massive suscitera une élaboration clinique de l’équipe, qui nous est présentée par le docteur Judith Couture, Sylviane Bordet, professeur des écoles et Anne Gagneur, infirmière.
Noé commence à poser des questions. Anne Gagneur témoigne : « ce « pourquoi ? » adressé à l’autre montre combien nous avons pu progressivement devenir les partenaires de Noé. Une grande confiance s’est établie permettant à Noé de s’appuyer sur nous pour dépasser ses peurs, ses craintes. Il faut voir combien il est fier à la gym de nous dire qu’il réussit à se balancer dans le vide accroché à une corde ». Là où le trop était, le vide lui permet maintenant de se balancer mais accroché à quelque chose, surtout à quelques-uns.

C’est à Judith Miller, présidente du Champ freudien, qu’est revenu de conclure cet après-midi.
Elle souligna avec sagacité le paradoxe des recommandations de la Haute Autorité de Santé qui demande à la fois du protocole et en même temps des traitements au cas par cas. Elle précisa que « ce n’est pas une contradiction mais ça anticipe le fait qu’on va attribuer à la méthode autoritaire le mérite d’être individualisée ».
Nous nous sommes quittés sur sa suggestion, celle de résister à l’imposition d’une évaluation sans âme en continuant à accueillir et accompagner les enfants dont on dit « qu’ils sont autistes sans qu’on sache bien ce que ça peut signifier aujourd’hui ».

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