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Publié le vendredi 22 janvier 2021

En attendant le colloque de l’ACF au Havre en mai 2021

Préliminaires 3

Actualités de la causalité psychique - Que devient la folie dans nos pratiques ?

Quentin Metsys, Allégorie de la folie

Ce numéro de Préliminaires comprend :
- L’argument proposé par Catherine Grosbois, déléguée régionale de l’ACF en Normandie pour ce colloque de l’ACF en Normandie qui aura lieu le samedi 29 mai au Havre.
- Un appel à contributions
- Un texte « Les maladies de la mentalité et les maladies de l’Autre » par Jean-Louis Woerlé

Veuillez réserver dès à présent la date du samedi 29 mai 2021.


Pour préparer le colloque Actualité de la Causalité psychique - Que devient la folie dans nos pratiques ?, on peut lire :
- La présentation du colloque Actualité de la Causalité psychique - Que devient la folie dans nos pratiques ?
- Préliminaires 1
- Préliminaires 2
- Préliminaires 3
- Préliminaires 4
- Préliminaires 5


ARGUMENT


La science est devenue une composante incontournable de la matière de nos réflexions. Même quand les conditions nécessaires de production du savoir scientifique s’estompent, nous rencontrons, nous nous servons de ces données.
Et là, dès que la pratique s’appuie sur la Science, y compris celle des laboratoires et des experts, surgit un malentendu.
Dans notre quotidien, dans ce qui fait la pratique de nos métiers, soignants, enseignants, politiques et policiers ou juristes, voire simplement le questionnement que nous pouvons avoir au sujet de notre santé, ou des guides de nos actions, nous constatons des vides, des manques, des cas singuliers, des apories, des impasses.
Ou alors, surgit une question sans réponse : qui croire ? Dès que nous ne sommes plus « spécialistes », ou experts, la question devient insoluble. Son énoncé même reste problématique. Car justement l’un des fondements de la science est d’exclure le singulier de la croyance.

Le texte des Ecrits de Jacques Lacan, « Propos sur la Causalité Psychique », qui a été prononcé juste après la deuxième guerre mondiale, met en tension ces questions.
En soulignant la singularité de chaque un, chacun qui se questionne, par exemple dans l’expérience de parole avec un analyste, qui fait surgir la possibilité de s’attribuer un inconscient, et donc ouvre aux questions de l’action de l’interprétation, nous pourrons suivre l’actualité de ce texte.
Mais aussi, l’actualité de l’enseignement de l’auteur, Jacques Lacan.

La place essentielle faite dans ce texte à un mot qui est devenu à la fois rare, non scientifique, et à la limite de pouvoir être dit, car non conforme à l’expression dite correcte, la folie, nous servira pour nous orienter.
Nous examinerons aussi les lieux qui ont accueilli cette folie, ou qui la rencontrent dans l’exercice quotidien, singulier. Nous essaierons de dégager les pratiques qui sont issues de ces lieux, les créations qui ont été avancées.
Nous questionnerons les objets qui ont surgi : aussi bien ceux qui servent les « diagnostiques » que ceux qui axent les « traitements » de ce qui est désormais « trouble ».

Au plaisir de vous rencontrer au Havre, le bien nommé pour nous accueillir, en présence si possible.

A bientôt,
Catherine Grosbois, déléguée régionale de l’ACF en Normandie


Appel à contributions


Chers collègues,

Comme vous avez pu le constater en lisant le n°1 de Prélmiminaires, publié dans le POL de décembre ainsi que sur le site Psychanalyse en Normandie, une nouvelle commission scientifique a été mis en place afin de préparer ce moment de travail au Havre sur le thème : :

Actualités de la causalité psychique

Que devient la folie dans nos pratiques ?


et qui aura lieu, si les conditions le permettent, au printemps.

L’enjeu de cette rencontre est double :
- d’une part épistémologique entre l’orientation actuelle de la psychiatrie et l’orientation lacanienne,
- d’autre part pratique car vous êtes en effet nombreux à travailler en institutions psychiatriques, que ce soit en intra-hospitalier ou en dehors des murs de l’hôpital.

Nous vous proposons de faire part de vos pratiques, de ce que vous tentez de faire dans l’abord de la folie. La diversité des lieux où vous exercez, qu’ils soient de soins, d’accueil, de protection asilaire, etc..., ainsi que les liens que vous y construisez et des inventions que parfois vous avez pu être amenés à proposer, et ce sans oublier les difficultés que vous avez pu rencontrer dans cette clinique sous transfert que vous déployez et qui est la nôtre, confrontée aux cliniques contemporaines qui prennent les noms de bipolarité, dys, spectre autistique, etc... : tout cela est du plus grand intérêt et mérite d’être transmis.

Nous vous invitons donc à adresser vos contributions au comité scientifique composé de Judith Couture, Marie-Hélène Doguet-Dziomba, Jean-Yves Vitrouil et Jean-Louis Woerlé.

Chaque texte, d’un maximum de 12500 signes (espaces compris) devra nous parvenir avant le 20 avril 2021 et il sera lu avec le plus grand soin et nous pouvons, si vous le désirez, vous faire aider par un mentor.

Envoyez vos textes par mail

A vos plumes et au plaisir de vous revoir bientôt !


Les maladies de la mentalité et les maladies de l’Autre


Le n°1 de Préliminaires avait essentiellement porté sur l’écrit de Jacques Lacan « Propos sur la causalité psychique » dont Eric Guillot avait montré l’intérêt dans le débat actuel.

Nous avions terminé en indiquant que la notion de réel – réel différent suivant le champ dont il est question – amenait à une distinction fondamentale, puisque du côté des neurosciences il ne pouvait s’agir que de déficit alors que dans l’orientation lacanienne il est question de faille inhérente au langage lui-même. Cette faille va prendre différents aspects chez Lacan et nous en avions donné quelques aperçus ainsi que les élaborations sur « Déficit ou faille » de Jacques-Alain Miller1 dans son séminaire d’orientation lacanienne.

Dans ce n°3 de Préliminaires nous poursuivons, à nouveau, avec les textes qu’étudie la Commission scientifique mise en place pour cet événement printanier de l’ACF en Normandie. Il s’agit ici des « Enseignements de la présentation de malades2 » de Jacques-Alain Miller.

Les maladies de la mentalité

Nous nous sommes plus spécialement intéressés à la fin du texte au moment où sont évoqués les patients proposés pour cet exercice singulier à Lacan. Il ne s’agit en général pas de grands délirants mais de personnes présentant quelques phénomènes élémentaires « et puis des gens normaux au sens de Lacan3 ».

Présentation de malade par le Docteur Lacan
Jacques-Alain Miller évoque cette patiente de la présentation du 9 avril 19764 et dont Lacan dira dans son commentaire qu’elle va faire « nombre de ces fous normaux qui constituent notre ambiance5 ».
Evoquons quelques phrases dites par cette patiente lors de son entretien avec le Docteur Lacan : « J’étais la personne temporaire qui remplace une autre […] J’aimerais trouver une place dans la société, dans la vie. Je ne la trouve pas. […] Je m’étais identifiée à une personne qui ne me ressemble pas […] Ce que je recherchais dans mon idée, c’est de ressembler à quelqu’un. C’est la condition de vie. Je prends la vie à l’autre […] Moi, j’aimerais mieux vivre suspendue […] Une robe suspendue. J’aimerais vivre comme un habit. Si j’étais anonyme, je pourrais choisir l’habit auquel je pense […] Je suis un peu un théâtre de marionnettes […] Moi, je représente la vie de tous les jours, le petit corsage que l’on repasse […] Je recherchais toujours à trouver un chez moi chez les autres. Je ne sais pas où je suis, je suis partout […] Je ne suis ni une vraie malade, ni une fausse malade. Je ne suis ni vraie, ni fausse […] Ça fait dix ans que je travaille, je n’ai aucune référence. » A une question de Lacan « Est-ce que c’est à la portée de tout le monde de prendre votre identité ? », elle répondra « Oui … je ne sais pas6 »
Le premier commentaire que fera Lacan est le suivant : « C’est bien difficile de penser les limites de la maladie mentale ». Et il poursuivra, après qu’un médecin du service ait évoqué les possibilités d’identification variables : « Elle n’a pas la moindre idée du corps qu’elle a à mettre dans cette robe. Il n’y a personne qui habite le vêtement. Elle illustre ce que j’appelle le semblant. Elle est ça. Il y a un vêtement et personne pour s’y glisser. Elle n’a de rapports existants qu’avec les vêtements. » Puis évoquant Kraepelin, Lacan fait allusion au diagnostic de paraphrénie imaginative et poursuit : « Il n’y a pas une personne qui soit arrivé à cristalliser quelque chose. Ce serait rassurant que ce soit une maladie mentale typique. Ce serait plutôt mieux que quelqu’un puisse habiter le vêtement. […] C’est la maladie mentale par excellence, l’excellence de la maladie mentale. […] Elle est suspendue comme la robe. C’est-à-dire que veiller à sa réadaptation me paraît également complètement utopique et futile. Tout ce qu’elle dit est absolument sans poids. Il n’y aucune articulation dans ce qu’elle dit. »

Le semblant
Le semblant est une catégorie introduite par Lacan après son séminaire sur « L’envers de la psychanalyse ». Il ne s’agit ni d’artifice, ni d’illusion mais d’une catégorie qui vise à renouveler la clinique analytique.
C’est un mixte de symbolique et d’imaginaire qui s’oppose au réel. Il permet ainsi d’entrer dans le dernier enseignement de Lacan. En effet le semblant est ce qui s’oppose au réel, à l’opacité de la jouissance et il nous renvoie à l’opposition entre sens et jouissance : « Il apparaît que le réel se fonde pour autant qu’il n’a pas de sens, qu’il exclut le sens, ou, plus exactement, qu’il se dépose d’en être exclu7. » Dans ce dernier enseignement de Lacan orienté par le réel, l’enjeu que représente le semblant dans l’expérience analytique se mesure à ce propos de Lacan : « La jouissance ne s’interpelle, ne s’évoque, ne se traque, ne s’élabore qu’à partir du semblant8. »

« Elle n’a pas la moindre idée du corps qu’elle a »
Quelle idée avons-nous de notre corps ? Lacan en a parlé très tôt, dès 1936 lorsqu’il a évoqué le stade du miroir, stade où le moi se fonde à partir de l’image du corps, c’est-à-dire qu’il y a une liaison tout à fait capitale entre le corps et l’image. C’est un corps scopique. Et Lacan avait noté cette jubilation devant une image corporelle complète qui n’est qu’une complétude spéculaire.
La catégorie de l’Imaginaire que Lacan a introduit en même temps que celui du Symbolique et du Réel a trait à cette image du corps. Nous n’appréhendons notre corps qu’à partir de son image. Le corps est donc avant tout imaginaire. C’est sous cet angle que nous l’aborderons, du corps sous la forme de sa forme, et non sous l’aspect du corps symbolique et du réel du corps.
Cela a des conséquences dans la mesure où le « corps conditionne tout ce que le registre imaginaire loge de représentations : signifié, sens et signification, et l’image du monde elle-même. C’est dans le corps imaginaire que les mots de la langue font entrer les représentations, qui nous constituent un monde illusoire sur le modèle de l’unité du corps9. »
Mais à partir du moment où dans l’enseignement de Lacan il est question du corps parlant, il s’agit pour lui de sortir du binaire avec d’un côté le sujet du signifiant et de l’autre une substance jouissante. Ceci va l’amener à forger le terme de parlêtre, union du sujet et de la substance jouissante, du signifiant et du corps. « C’est […] la parole qui décerne l’être à cet animal par effet d’après-coup, et dès lors son corps se sépare de cet être pour passer au registre de l’avoir10. » Lacan précisera : « LOM cahun corps et nan-na Kun. Faut le dire comme ça : il ahun … et non : il estun […. C’est l’avoir et pas l’être qui le caractérise11. »
Cette patiente, lors de son entretien, précise qu’elle aimerait être suspendue comme une robe, qu’elle voudrait vivre comme un habit qu’elle choisirait, pour finalement déclarer qu’elle n’est qu’un petit corsage que l’on repasse. Aucun corps n’habite le vêtement. Il n’y a pas trace dans ses propos d’un réel du corps. Tout au plus pouvons-nous noter les innombrables identifications imaginaires, dont aucune ne tient. Nous sommes dans un mixte de symbolique et d’imaginaire, ce qui faut dire à Lacan qu’elle illustre ce qu’il appelle le semblant.

Joyce
Lacan a évoqué lors de son séminaire sur « Le sinthome » le rapport très particulier de Joyce à son corps. En effet quelques camarades l’avaient ficelé à une barrière en fil de fer barbelé pour lui administrer une raclée. Après cet événement, Joyce s’interroge sur le fait qu’il n’en voulait pas au meneur de la bande, qu’il « se sent vite dépouillé de sa colère, comme « un fruit se dépouille de sa peau mure »12. » Lacan dira que « toute l’affaire s’est évacuée, comme une pelure13. »
Un autre épisode peut aussi être évoqué lorsque Joyce subit les coups de fouet sur ses mains de la part de son préfet d’études. Après un court excès de frayeur qui secoue son corps, il se met à plaindre ses mains comme si elles ne lui appartenaient pas.
Joyce a donc fait l’expérience de se détacher de son corps. Pendant un court instant, son corps l’a laissé tomber, ce qui contraste avec la patiente de la présentation de malade. Ce n’est pas du masochisme, « Il n’a pas joui cette fois-là, il a eu une réaction de dégoût14. » En somme, il y a quelque chose qui ne demande qu’à s’en aller car « la forme, chez Joyce, du laisser tomber du rapport au corps propre est tout à fait suspecte pour un analyste, car l’idée de soi comme corps a un poids15. »
Ce qui s’en va, ce qui glisse comme une pelure, c’est l’imaginaire, le rapport imaginaire n’a pas lieu. Ceci nous amène à préciser ce qui se passe au niveau du nœud borroméen. Il s’agit, comme le précise Lacan, d’un ratage du nœud chez Joyce qui n’a plus la propriété d’être borroméen, c’est-à-dire de nouer les trois ronds du symbolique, de l’imaginaire et du réel.

Sur ce schéma on constate que le nœud de l’imaginaire glisse. Que se passe-t-il après la raclée ? L’ego se met à fonctionner. « Voilà exactement ce qui se passe, et où j’incarne l’ego comme correcteur du rapport manquant, soit ce qui, dans le cas de Joyce, ne noue pas borroméennement l’imaginaire à ce qui fait chaîne de réel et d’inconscient. Par cet artifice d’écriture, se restitue, dirai-je, le nœud borroméen16. »

Cet ego correcteur qui est une invention de Joyce a cessé de fonctionner au moment de la raclée mais a permis rapidement un renouage.
Comment comprendre ce dénouage par glissement de l’imaginaire ? En effet, dans l’enseignement de Lacan, le concept de forclusion du Nom-du-Père laissait entendre un glissement du symbolique puisque c’est au niveau de ce registre que se trouvait un défaut qui empêchait les nœuds d’être noués borroméennement.
Ceci nous amène à rappeler que Lacan a d’abord généralisé les Noms-du-Père avant d’insister sur sa fonction nommante17. Dans la séance du 11 mars 1975 de son séminaire « RSI », il avance que « dans la linguistique, on a tout de même distingué le naming, le nommer, le donner-nom, le consacrer une chose d’un nom parlant. La nomination, ce n’est pas la communication. C’est là que la parlotte se noue à quelque chose de réel. » Il réduit ainsi le Nom-du-Père à sa fonction radicale qui est de donner un nom aux choses. C’est à partir du quatrième rond, celui du Nom-du-Père, qu’une distinction s’introduit entre les trois autres ronds et qu’on peut leur donner des noms différents : symbolique, imaginaire, réel, sont des Noms-du-Père. Ce quatrième rond est bien le support d’une nomination.
Le symptôme sera une nomination du symbolique. Pourquoi ? Parce que le signifiant du Nom-du-Père est un signifiant capable de fixer la jouissance, c’est ce qu’est précisément un symptôme. L’angoisse sera une nomination du réel et l’inhibition une nomination de l’imaginaire.
Mais ceci donne encore une prééminence au symbolique alors que pour Lacan les trois registres sont équivalents. Il est donc capital pour lui que chacun puisse faire tenir le nœud, chacun ayant aussi grâce à cette propriété nommante la possibilité de limiter la jouissance.
C’est ce qui se produit chez Joyce avec son égo. La propriété nommante y est particulièrement évidente dans la mesure où grâce à son ego il a pu se faire un nom qui a atteint la notoriété et donner du fil à retordre aux universitaires pour trois cents ans. Jacques-Alain Miller, dans un commentaire, a parlé de «  Scribo ergo sum18 ».
Mais sans doute faut-il distinguer Joyce de la patiente de la présentation de malades. Si chez Joyce, le corps se détache, chez la patiente il n’y a pas de corps qui habite le vêtement. Dans l’un des cas, on peut parler de détachement, dans l’autre de forclusion. Agnès Aflalo évoque à propos de sa patiente qu’elle « témoigne d’une absence de corps, due à une forclusion. Un détachement est autre chose qu’un point de forclusion19. » Ce qui a amené Jacques-Alain Miller, lors d’un de ses commentaires au Parlement de Montpellier, sans doute dans un souci d’analogie avec le Nom-du-Père de l’ordre symbolique, à parler de « forclusion de l’ego ».

L’imaginaire et l’ego
Ceci nous oblige à revenir à ce qu’est pour Lacan l’imaginaire à la fin de son enseignement.
En effet, il va distinguer trois propriétés à ces ronds de ficelle qui constituent le nœud borroméen : le trou, la consistance et l’ex-sistence. « Ce qui domine, c’est le fait que les trois ronds participent de l’imaginaire en tant que consistance, du symbolique en tant que trou, et du réel en tant qu’à eux ex-sistant20. »
Lacan va préciser ce qu’il entend par la consistance. « La forme la plus dépourvue de sens de ce qui pourtant s’imagine, c’est la consistance. […] La consistance, qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire ce qui tient ensemble […]. En effet, pauvres de nous, nous n’avons idée de consistance que de ce qui fait sac ou torchon. […] Même le corps, nous le sentons comme peau, retenant dans son sac un tas d’organes21. » Le corps est consistant.
Quel est alors le rapport du parlêtre à son corps ? Il l’adore « puisque l’adoration est le seul rapport que le parlêtre a à son corps22 ».
Mais qu’est-ce alors que l’ego pour Lacan, lui qui a combattu dans les premières années de son enseignement l’ego-psychologie.
D’une part le corps est une image mais il y a aussi le fait que « l’idée de soi comme corps a un poids. C’est précisément ce que l’on appelle l’ego. Si l’ego est dit narcissique, c’est bien parce que, à un certain niveau, il y a quelque chose qui supporte le corps comme image23. » L’ego est du registre de l’imaginaire comme idée de soi comme corps, donc idée du corps. Or l’idée est quelque chose d’imaginé ce qui fait que l’ego est quelque chose qui est imaginé, imaginé du corps lui-même imaginaire. Lacan évoque aussi à propos de l’ego le Lust-Ich freudien, une étape de narcissisme primaire. Nous avons donc une relation narcissique avec notre corps.

La mentalité
Ces considérations vont amener Lacan à parler de la mentalité. Et il est possible de constater qu’elle est particulièrement liée aux points qui viennent d’être abordés.
En effet pour Lacan, il y a de la mentalité parce qu’il y a de l’amour-propre. « L’amour-propre est le principe de l’imagination. Le parlêtre adore son corps, parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité, il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance - consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant. […] C’est bien ce qui est antipathique à la mentalité, parce qu’elle y croit, d’avoir un corps à adorer24. »
Cette adoration ne s’adresse, d’après Lacan, qu’à Dieu et à notre propre corps, même quand celui-ci dépérit. C’est d’ailleurs pourquoi nous parlons de « mon corps », et ce d’autant plus dans nos sociétés où l’image et l’idéal de la forme sont devenues capitales.
La mentalité comprend donc le corps mais aussi l’image que l’on se fait de ce corps, corps imaginaire. La mentalité se retrouve donc comme étant corps et ego réunis, ce qui fait que Lacan peut dire qu’elle est au principe de l’imagination.
En conséquence, il y a des maladies de la mentalité, maladies propres à ce nouvel aspect de l’imaginaire que Lacan déroule dans son séminaire « Le sinthome ». « Ce sont les maladies des êtres qui s’approchent du pur semblant25. » Toute une palette de modalités de dénouage est possible. Jean-Pierre Deffieux en a énuméré une petite série :
-  quand la jouissance ne trouve plus à se loger dans une unification imaginaire ;
-  quand l’imaginaire n’est plus référé au corps ;
-  quand l’imaginaire « fout le camp » ;
-  quand l’être ne leste pas l’image ;
-  quand le sujet tente de retenir la fuite de l’imaginaire26.

Les maladies de l’Autre

A ces maladies de la mentalité, Jacques-Alain Miller oppose les maladies de l’Autre. Et pour illustrer ces maladies, il fait référence à une autre présentation de malade de Lacan, celle du 20 janvier 197627.

Présentation de malade par le Docteur Lacan
Cette fois-ci il s’agit d’un homme qui a passé dix-huit de sa vie en prison pour attaque à main armée. Il a d’abord été condamné à mort, puis gracié et la peine a été commuée en travaux forcés à perpétuité. Finalement il est sorti de prison grâce à sa bonne conduite.
C’est sa huitième hospitalisation. Il y a eu deux tentatives de suicide, l’une par section des veines du coude, l’autre ayant nécessité une réanimation après absorption de barbituriques.
Que se passe-t-il depuis ces quelques années ? « J’ai des impressions qui me viennent à l’esprit de m’entendre penser […] Il me semble que quand je pense quelque chose, j’ai l’impression que tout le monde m’entend … des grossièretés qui me viennent à l’esprit … con, salope […] Cet état m’a pris il y trois ans. Je pensais mal à ce moment-là. Une personne est passée à côté de moi et m’a fait sentir qu’elle comprenait très bien ce que je venais de dire … De penser, exactement. Je n’ai jamais rien dit […] Raconter une vie gâchée, oui, c’est une vie de chien. »
Au Docteur Lacan qui lui dit « Vous devez tout de même un peu vous rendre compte que si vous pensez que les autres personnes pensent que vous pensez mal, c’est peut-être simplement dû au fait que vous pensiez mal », il répond « J’ai horreur de ces interrogatoires-là, parce que hier, j’ai subi un interrogatoire qui a duré trois heures. … Je pense que les flics sont toujours autour de moi ; ils me sifflent dans les oreilles, ils me font siffler dans les oreilles … pour me faire voir qu’ils sont là. […] Je pensais être persécuté […] J’avais une tête peut-être douteuse. »
Le moment particulièrement important est celui où cet homme donne son idée de sa maladie :
« C’est l’impatience de mal penser, de mal agir, vis-à-vis d’autrui, d’autres personnes. »
Lacan : « Même en pensant des mots injurieux comme cela, vous les gardez pour vous. »
« Oui, je n’ai jamais parlé, ça n’est jamais sorti de moi. »
Lacan : « Vous êtes néanmoins sûr que cela se communique. »
« Oui. […] Un jour, il y a une infirmière qui m’aime beaucoup, qui s’occupe de moi, elle a dit : « Quel fumier, celui-là » ; et j’ai pensé que c’était pour moi ; elle n’était pas toute seule dans son bureau. […] Je sais que je ne suis pas un type exemplaire, je suis une espèce de petit salopard. »
Voilà sa conviction : il est un petit salopard, qu’il ne vaut rien et il s’identifie au fumier, à son être de déchet. Ce que Jacques-Alain Miller commente ainsi : « Il prend certainement sa consistance subjective dans cette certitude incontournable. C’est ainsi que nous comprenons ce que dit Lacan à la fin de la présentation : « Il est insubmersible. »28 »
En s’identifiant au fumier il adopte le langage de l’Autre dans la mesure où il a été abandonné très tôt, encore au berceau, par sa mère dans un square, puis traité comme un fumier en prison et enfin, au moment de l’entretien, il vient de perdre son travail et sa femme désire le quitter avec son enfant de sept ans.
Ce terme d’insubmersible qui est le premier commentaire de Lacan est étonnant. Il précise sa pensée : « Il y croit dur comme fer … Il croit à sa femme. »

Maladies de l’Autre
Avant d’évoquer sa femme, il semble important de préciser que durant toute sa vie il « a eu affaire à un Autre parfait29 », un Autre complet qui, à chaque fois, l’a en quelque sorte sauvé.
Tout d’abord une première fois par ses grands-parents qui ont forcé leur fille à indiquer l’endroit où elle l’avait abandonné et qui se sont occupés de lui pendant plusieurs années avant que sa mère ne le reprenne quand il a commencé à travailler.
Puis par un président de la République qui l’a gracié alors qu’un de ses camarades de l’attaque à main armée a été guillotiné. Ce dernier avait commis un meurtre jamais élucidé et c’est le patient qui l’avait dénoncé. On peut dire que c’est un mouchard car il agit de même en prison lorsqu’il veut mettre fin à ce qu’il appelle la mafia qui y règne et se présente comme un justicier. C’est donc quelqu’un qui parle, qui dénonce. D’où le moment très intéressant de l’entretien où Lacan lui demande s’il dit ou s’il pense des grossièretés. Ce qui permet d’envisager que ce qui lui revient dans le réel comme conviction que ses pensées sont entendues est en rapport avec ce qui a été forclos, à savoir « mouchard ».
Un autre personnage important survient au moment où il commence à se sentir persécuté. Il s’agit d’un psychiatre, médecin de la prison de la santé, qui le prend en charge dans son service, le fait libérer de prison et le suit depuis treize années. C’est ainsi qu’il sera hospitalisé à plusieurs reprises et fera également des séjours en maison de repos.
Avec sa femme, il connaîtra cinq années de bonheur. C’est une infirmière qu’il a connue pendant une de ses hospitalisations, qui est divorcée et a deux enfants. Un fils naîtra de leur union un an plus tard. Cette fois-ci, sa femme le sauvera de l’hospitalisation.
Lacan commentera ainsi : « Il y croit dur comme fer. Il croit à sa femme. Finalement … non seulement il croit à sa femme, mais il dit qu’elle est sa mère. Etant donné la mère qu’il a eue, ça devient sublime. […] J’ai eu le sentiment qu’il est vraiment accroché à sa femme. C’est incroyable. »
En effet, cet homme dira : « On m’a fait entendre que j’étais cocu, c’était pas vrai. » Alors que sa femme évoque une rupture, il n’y croit pas : « Je ne pense pas qu’on se quitte, parce qu’on a trop de souvenirs en commun ; elle est partie de rien, moi aussi […] Ça va durer, oui. Ce sera très difficile, mais ça va durer. »
Sa femme le pousserait à écrire au Canard enchaîné pour qu’on lui fasse sauter son interdiction de séjour dans plusieurs départements. « Elle trouve idiot que je ne sois pas réhabilité après douze ans de liberté et qu’on a un gosse […] C’est ma femme (qui m’encourage) parce que ç’aurait été moi, j’aurais laissé tomber il y a longtemps. […] C’est ma femme qui dirige un peu la maison. D’abord, elle a un salaire plus élevé que le mien. Elle a des relations que je n’ai pas. Alors … ».
Et un peu plus loin dans l’entretien : « J’ai 52 ans. Je ne suis plus tout jeune, et puis, je ne sais pas, et puis par ses directives, elle me fait penser plutôt à une mère qu’à ma femme ». A la question de Lacan : « A une mère, à la vôtre ? », il répondra : « Puisque je n’en ai jamais eu. Ma femme, c’est un peu ma mère aussi. Elle est très gentille, malgré son caractère impossible, mais enfin elle est très gentille. »
Sa femme va partir dans un kibboutz en Israël avec leur fils. Lacan s’étonne qu’il ne parte pas avec eux. « D’abord, je ne veux pas être juif, et ensuite, si je dois me convertir un jour, je le ferai pour ma femme. »
Il y croit vraiment, ce que Jacques-Alain Miller commentera ainsi : « Il croit en effet à sa femme comme il croirait à une apparition de l’au-delà, il y croit comme à l’Autre complet et qui ne manque de rien, pas de lui en tout cas. Et dès lors lui est connue sa vérité à lui. Sa certitude d’être une merde et sa croyance à sa femme est une seule et même chose avec le devinement de sa pensée et l’intrusion de la voix grossière de l’Autre qui l’injurie30. »
A la fin de l’entretien, un des médecins demande au Docteur Lacan s’il y a à craindre un acte de la part de cet homme vis-à-vis de sa femme ? Lacan lui répondra : « Je crois qu’il attend beaucoup de sa femme. Evidemment que cela peut avoir beaucoup de conséquences. Si elle dépasse certaines limites, cela aura des conséquences catastrophiques pour lui » Pour lui ou pour sa femme ? « Pour lui. Je n’ai pas oublié les tentatives de suicide. Evidemment, pour lui. »
Quel enseignement retient Jacques-Alain Miller de ces présentations de malades ? L’enseignement, c’est celui-ci : « chercher la certitude31. » Et il poursuivra ainsi : « Le savoir, le paranoïaque ne connait que ça. […] Qu’est-ce qui persécute, sinon un savoir qui se promène dans le monde, sinon un savoir qui se fait monde ? »
Finalement, il considèrera que la « maladie mentale est sérieuse quand le sujet a une certitude : c’est la maladie de l’Autre non barré32. » L’Autre, c’est le symbolique. Donc Jacques-Alain Miller oppose les maladies du symbolique, maladies de l’Autre, aux maladies de l’imaginaire, maladies de la mentalité. Dans l’une il existe un dysfonctionnement au niveau du rond du symbolique, dans l’autre au niveau du rond de l’imaginaire.

Paranoïa et personnalité
La paranoïa serait donc la maladie de l’Autre par excellence. Le texte de Jacques-Alain Miller sur lequel nous nous sommes appuyés date de 1977 à propos de présentations de malades de l’année précédente. Or fin 1975 et printemps 1976 Lacan tient son séminaire sur « Le sinthome ». Que dit-il à ce moment-là de la paranoïa dans son enseignement ?
Lacan évoque alors le fait qu’il a longtemps résisté à republier sa thèse intitulée De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité.
Pourquoi ? « Parce que la psychose paranoïaque et la personnalité n’ont comme telles pas de rapport, pour la simple raison que c’est la même chose. En tant qu’un sujet noue à trois l’imaginaire, le symbolique et le réel, il n’est supporté que de leur continuité. L’imaginaire, le symbolique et le réel sont une seule et même consistance, et c’est en cela que consiste la psychose paranoïaque33. »
Il y a ici une notion de continuité entre personnalité et psychose paranoïaque de même qu’une continuité dans le nouage des trois registres qui n’ont qu’une seule et même consistance34.
Comme le rappelle Dominique Laurent, « le cours de Jacques-Alain Miller « Une vie de Lacan » permet d’éclairer en quoi, l’imaginaire, le symbolique et le réel ont une et même consistance. » Je résume son propos :
-  dans le registre imaginaire, Lacan isole dès le stade du miroir la paranoïa constitutive du sujet dans son rapport à l’autre ;
-  dans le registre symbolique, Lacan précise que le sujet est parlé, ça parle de lui en l’Autre et c’est là qu’il s’appréhende ;
-  dans le registre du réel, la jouissance est foncièrement traumatique et rend l’Autre insupportable.
Dominique Laurent précise à la fin de son texte qu’une psychanalyse consiste, entre autres, à se défaire de cette paranoïa primitive.

Jean-Louis Woerlé

Notes :
1 Miller J.-A., « Déficit ou faille », La Cause du désir, n°98, Paris, Navarin, mars 2018, p. 122-128.
2 Miller J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », Ornicar ?, n°10, Paris, Lyse, juillet 1977, p. 13-24 et La Conversation d’Arcachon, Paris, Agalma-Seuil, 1997, p. 285-304.
3 Ibid, p. 22 et 299.
4 Il est possible de lire l’entretien de cette présentation de malade sur le site de Patrick Valas.
5 Miller J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », op. cit., p. 22 et 299-300.
6 Cf., voir référence 4.
7 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 65.
8 Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 85.
9 Miller J.-A., « L’inconscient et le corps parlant », La Cause du désir, n°88, Paris, Navarin, 2014, p. 108.
10Ibid, p. 112.
11 Lacan J., « Joyce le symptôme II », Joyce avec Lacan, Bibliothèque des Analytica, Paris, Navarin, 1987, p. 31.
12 Aflalo A., « Corps mal ficelés : détachements et indifférences », Parlement de Montpellier, Journées Uforca pour l’UPJL, « Autour du Séminaire XXIII », Montpellier, 21-22 mai 2011, p. 15-16.
13 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 149.
14 Ibid.
15 Ibid, p. 150.
16 Ibid, p. 152.
17 Cf. Woerlé J.-L., « Panorama du Nom-du-Père chez Lacan », Letterina n° 74, ACF-Normandie,
18 Lors du parlement de Montpellier.
19 Aflalo A., « Corps mal ficelés : détachements et indifférences », op. cit., p. 17.
20 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 56.
21 Ibid, p. 65.
22 Ibid, p. 66.
23 Ibid, p. 150.
24 Ibid, p. 66.
25 Miller J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », op. cit., p. 23 et 301.
26 Deffieux J.-P., « Le parlêtre adore son corps », Parlement de Montpellier, op. cit., p. 11.
27 Cette présentation de malade peut se retrouver sur le site de Patrick Valas.
28 Miller J.-A., « Enseignements de la présentation de malades », op. cit., p. 23 et 302.
29 Ibid.
30 Ibid, p. 23-24 et 302.
31 Ibid, p. 24 et 303.
32 Ibid, p. 24 et 304.
33 Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, op. cit., p. 53.
34 Laurent D., « Trois plus un seul », Parlement de Montpellier, op. cit., p. 9

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