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Publié le vendredi 2 octobre 2020

LETTERiNA

N°75 - L’écrit des corps - Douleurs, Jouissance

Eté 2020

Clara Lemercier, Retour de la chair n°4



LIMINAIRE

J’écris de mon salon dans une autre dimension. Le temps est suspendu à une actualité inédite. Trois milliards d’individus confinés dans le monde et moi, et moi, et moi. Impression bizarre, pensées antagonistes. D’une part, j’ai la sensation de partager avec chaque être du monde une certaine communauté de destin et d’autre part, simultanément me frappe la mise en intensité d’une humanité en crise qui se révèle incapable à se constituer en humanité. Chacun chez soi en tête à tête avec l’angoisse singulière que génère la situation. Coronavirus, ce nouveau signifiant qui a troué nos vies comme un boulet de canon.
Tout parlêtre vit cette effraction particulièrement, plus ou moins affecté par ses effets de jouissance. Nous en saurons plus dans l’après-coup, quand nous aurons repris peu à peu le cours de nos vies et que nous jetterons un regard par-dessus notre épaule. Chacun témoignera en son nom propre.
A l’heure où j’écris, en ce qui concerne l’ACF, nous accusons un sérieux coup de frein. Ce qui en est le ressort est soudain en suspens. Nous réunir, nous déplacer tient de la gageure. La rencontre des corps ne peut plus se faire dans nos cabinets, nos institutions, dans les activités et lectures que nous partageons avec nos amis. Un autre signifiant s’impose, distanciation sociale ou plutôt physique, termes dont Catherine Grosbois, déléguée régionale, soulignait l’ambiguïté1. L’image plane prend la place des corps en trois dimensions. Ou plutôt tente de prendre la place car les réunions virtuelles ne font que souligner cette évidence que soulignait déjà Freud avant Lacan, que le corps est support du discours. La présence (le présentiel ?), ça manque. En prise directe avec cette actualité pandémique, je vous invite à découvrir dans le kiosque de Letterina, le travail passionnant et passionné de Clara Lemercier sur le cinéma horrifique et le petit texte de Laurence Morel qui inaugure notre nouvelle rubrique, Sur le Champ…

Letterina, outil de transmission

« Rien ne se fait sans un peu d’enthousiasme2 » s’exclame Voltaire.
Enthousiasme ! Nous n’en avions pas qu’un peu. Au regard de l’étymologie, il y a divin dans enthousiasme, mais pas n’importe lequel puisque le Dieu dont il s’agit c’est Dionysos, dieu de la danse, entre autres attributions. Ceci nous mène à cela, notre nouvelle équipe Letterina, qui dès le début de l’année 2020 s’est attelée à la préparation de ce numéro.
Jusqu’au 16 mars, nous étions dans la danse et en rythme. Par souci d’allègement de la charge de travail de correction, j’avais élargi la rédaction à vingt personnes dont une équipe éditoriale de quatorze personnes. Nous avions vu grand. L’équipe, dynamique a immédiatement surfé sur la vague du savoir-faire de la précédente, avec pour ambition de poursuivre au mieux leurs initiatives. Je remercie celle-ci d’ailleurs, pour sa disponibilité quand il s’est agi de reprendre la rédaction. Bel exercice de transmission.
Après le 16 mars, la première stupeur passée, nous avons mesuré l’impact que cette actualité allait avoir sur nos projets, au niveau de l’impression et de la distribution. La parution du numéro 75 serait, malgré notre enthousiasme et notre diligence, retardée.

L’écrit des corps

« Ni imaginaire, ni symbolique, mais vivant, voilà le corps qui est affecté par la jouissance3. »
Ce numéro 75 est un numéro très spécial, à plus d’un titre. En novembre 2019, a été nommée AE notre collègue et amie, Marie Claude Sureau. C’est la première fois qu’une membre de l’ACF Normandie est nommée Analyste de l’Ecole et c’est un événement que nous avons voulu marquer à notre manière, par l’écriture. Nous publions dans ce numéro, l’intégralité de la conférence qu’elle a prononcée à Rouen le 7 février, dans le cadre de l’antenne clinique. C’est l’un des premiers témoignages des trois années que durera son exercice d’AE, qu’elle développera en d’autres lieux. Myriam Chérel, Bénédicte Jullien, AE elles aussi, ont accepté de faire avec elle un petit bout de chemin, en travaillant chacune un point de leur analyse, en lien avec le corps, vecteur de ce numéro 75.
J.-A. Miller dans L’os d’une cure souligne « Lacan fait entrer le corps vivant dans la psychanalyse en même temps que la jouissance de la parole : le parlêtre jouit en parlant. […] Si je voulais être complet, il faudrait que j’ajoute la jouissance de l’écriture4. » Il peut y avoir une certaine satisfaction à la fin de l’analyse, peut-être même une pointe d’enthousiasme ; celle qui signe un savoir y faire avec son symptôme dans ce qu’il a de plus réel mais elle témoigne aussi d’un sens joui de la langue. La vérité entr’aperçue n’est qu’un mirage prêt à s’évanouir dès que la satisfaction se lève. Nous en serons, au travers de ces textes, les témoins privilégiés.
L’ACF-Normandie a choisi sa piste de travail de cette année, au regard de la nomination de notre collègue, par le biais de son séminaire interne. Une lecture approfondie de L’os d’une cure est au programme. Nous publions l’introduction de ce séminaire par Marie Izard ainsi que l’intervention de Jean-Louis Woerlé du 30 Juin 2020. Nous publierons, dans les numéros suivants, des morceaux choisis.
Partant de la lecture de Lacan, Jacques-Alain Miller rappelle la substitution du parlêtre lacanien à l’inconscient freudien. Cette substitution passe par la mise en exergue de ce qu’il dit du corps à ce moment-là : le corps comme ce que l’on a. « Il faut un corps pour jouir, il n’y a qu’un corps qui puisse jouir5 ». Eric Zuliani, nous précisera que c’est l’un des moments clés du séminaire Encore6. Cette déclaration, Lacan l’avait accompagnée de cette remarque essentielle et pas si évidente que cela : le corps dans ses rapports avec la jouissance, peut être vivant ou mort, jusqu’au « corpse7 ». C’est la pointe extrême de l’enseignement de Lacan à ce propos.
Aiguillée par ces considérations, Elodie Guignard s’est intéressée au peintre Rothko. Elle évoque dans son texte, la façon dont Philippe La Sagna qualifie l’œuvre de cet artiste : « les toiles corps8 », dans le sens lacanien du corps, du côté de « ça se sent », et donc du hors sens.

Le corps que l’on a, dans ce qu’il a de plus réel. « Le parlêtre adore son corps parce qu’il croit qu’il l’a. En réalité il ne l’a pas, mais son corps est sa seule consistance – consistance mentale, bien entendu, car son corps fout le camp à tout instant. Il est déjà assez miraculeux qu’il subsiste durant le temps de sa consumation9. »
Marie Claude Sureau dépliera quelques éléments de la cure d’un parlêtre, bien embarrassé du corps qui lui a été imposé et que dans la douleur il compte transformer.
Nathalie Hervé Diop, Stéphanie Depauw, Flavie Beuvin nous livrent des textes forts, au pied de la clinique sur la façon dont elles exercent au sein de services où le corps est mis à rude épreuve. Ces textes sont issus d’interventions prononcées le 3 juin 2019, dans le cadre de la journée sur la douleur, organisée par le groupe de réflexion éthique du centre Henri Becquerel et l’ACF-Normandie. Nous réaliserons à quel point l’orientation par la psychanalyse lacanienne de ces professionnels du soin, rend consistantes leurs actions auprès des patients et des soignants qu’elles accompagnent.
J.-A. Miller évoque dans son cours de juin 1999 « l’affection traçante de la langue sur le corps10 » ou ce qui fait signe, comme effet réel de jouissance, du corps percuté par lalangue.
Corps immobile à celui qui s’agite et polarise l’attention, Sébastien Ponnou nous donnera quelques éléments par le biais d’une réflexion autour de l’hyperactivité, ses différentes façons de l’aborder et l’apport inestimable d’une prise en compte orientée par Lacan.
« Le langage n’est pas immatériel. Il est corps subtil mais il est corps11 ».
C’est parce qu’il y a langage qu’il nous est possible de dire : « j’ai un corps ». Il nous est décerné par le langage. Les corps sont affectés par le langage et l’individu est affecté par les mots : c’est le parlêtre.
Jean-Yves Vitrouil et Sébastien Rose nous racontent chacun l’histoire de parlêtres aux prises avec leur jouissance. Comment la rencontre avec un partenaire, qu’il soit analyste ou partenaire ravage peut modifier la donne. Moments de cure au travail.
D’histoires, il en sera aussi question au travers de la lecture que fait Marie-Paule Candillier du roman de Éric-Emmanuel Schmitt, La femme au miroir12 – comment trois femmes se débrouillent avec les signifiants qui les traversent pour assumer leur féminité – ou bien au détour de l’après-coup de Lydie Lemercier et Marie-Claude Sureau à propos de la pièce Doreen proposée à Rouen le 17 octobre 2018 au théâtre des 2 rives.
Ces textes illustrent parfaitement comment le signifiant est à même de venir bousculer les fonctions essentielles du vivant.

Bonne lecture !

Nadine Michel

Notes :
1 Grosbois C., Séminaire interne de l’ACF-Normandie, 30 mai 2020, inédit.
2 Voltaire, « Lettre n° 4658 au Vicomte d’Argental », Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, tome 41, p. 426, disponible sur internet.
Miller J.-A., « Biologie lacanienne et évènement de corps », La cause freudienne, vol. 44, 2000, p. 17.
4 Miller J.-A., L’os d’une cure, Paris, Navarin, 2018, p. 69.
5 Ibid, p. 59.
6 Lacan J., Le séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, seuil, coll. Champ Freudien, 1975.
7 Lacan J., « Radiophonie », Scilicet, 2/3, Paris, Seuil, 1970, p. 61.
8 La Sagna P., « Rio-le-corps : de la plage au congrès », Lacan quotidien, n° 580, 12 mai 2016.
9 Lacan J., Le séminaire, Livre XXIII, Le sinthome (1975-1976), texte établi par J.-A. Miller, Paris, seuil, coll. Champ Freudien, 2005, p. 66.
10 Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le réel dans l’expérience analytique » (1998-1999), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 9 juin 1999, inédit.
11 Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » (1953), Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 301.
12 Schmitt E.-E., La femme au miroir, Paris, Albin Michel, 2011.


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SOMMAIRE


Liminaire, Nadine Michel

Le mot de...
- Un corps est ce qui se jouit, Éric Zuliani

Corps de douleur
- Souffrir pour mourir, Stéphanie Depauw
- Comment faire tenir son corps ? Comment tenir dans son corps ?, Flavie Beuvin
- Les voix de l’anorexie, Nathalie Hervé-Diop
- Franck : Trouble TDAH, Sébastien Ponnou
- Transgenre, pas sans douleur, Marie-Claude Sureau

Corps affectés
- Solutions subjectives de trois femmes à l’énigme de la féminité, Marie-Paule Candillier
- Jeanne, l’esthète de la langue, Sébastien Rose
- Égarée, Jean-Yves Vitrouil
- Rothko. Œil et regard, Élodie Guignard

Le point d’illisible
- Disséqué jusqu’à l’os, Marie Izard-Delahaye
- L’os d’une cure : de la traversée du fantasme à l’outrepasse, Jean-Louis Woerlé
- Embarras, angoisses et crises dans l’expérience analytique, Marie-Claude Sureau
- Le silence dans le vide du rien, Bénédicte Jullien
- De la féminité corporelle au féminin, Myriam Chérel

Kiosque
- Doreen, faire couple jusque dans la mort, Lydie Lemercier et Marie-Claude Sureau
Pandémie : quand l’horreur de la fiction rejoint celle de la réalité, Clara Lemercier

Sur le Champ
- S’autoriser..., Laurence Morel



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