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Publié le mardi 2 juin 2020

A vos plumes (au temps du coronavirus)

S’autoriser

Un texte de Laurence Morel

Quelques jours avant l’annonce du confinement, je ne peux encore tout à fait « y croire » quand, aux Petits Pas1, des parents, des assistantes maternelles anticipent que nous n’allons probablement pas nous revoir de suite. Il est vrai que déjà les crèches et les écoles ferment. Mais pour ma part, prendre acte que nos projets devront être reportés – et à quand ? – est difficile : nous attendions avec tant de hâte Christine Maugin, invitée à nous parler sur le thème « S’invente-t-on fille ou garçon ? » ; puis animer un temps d’échanges autour du film Tomboy – séquence organisée avec le soutien de Didier Husson, conseiller municipal en charge des affaires culturelles à Verneuil d’Avre & d’Iton. Tout cela, c’était déjà sur la route des Journées de l’Institut de l’Enfant 2021 ! Nous étions au temps où programmer des évènements ne dépendait à peu près que de notre désir…, dans une époque qui me semble maintenant tellement lointaine, tant il nous faut dorénavant composer avec l’incertain !

« Appelez-la, elle aura certainement des idées ! » me lance mon analyste qui m’encourage à « ne pas rester trop longtemps en jachère ». J’entends que dans ce manque avec lequel il va me falloir faire, le désir est là. Consentir à une perte, et ne pas s’y complaire, quelque chose peut cesser de ne pas s’écrire... Je relance une conversation Zoom avec notre laboratoire CIEN, et donne rendez-vous aux collègues du groupe de travail Psychanalyse avec les enfants aussi en visio - avec la proposition de Christine Maugin de venir nous rejoindre prochainement dans l’une de ces réunions à distance. Le résultat est fulgurant ! Quel plaisir de nous parler, nous voir enfin après ces trois semaines de solitude ressentie. Aussitôt, le travail reprend : comment les ados que nous rencontrons vivent-ils cette période ? Nous constatons avec surprise que leur réputation de « ne vivre que par les écrans » est bien mal fondée ; quand la rencontre des corps n’a plus lieu, ils sont désemparés, et ce bien plus que les adultes ! Nous nous emparons du cri de Caroline Eliacheff sur France Culture : « Parents, foutez la paix aux enfants ! » pour soutenir, orienter notre réflexion et notre écoute envers des parents désemparés par ces nouvelles fonctions qu’ils devraient endosser avec l’école à la maison... Le réel qui a surgi dans la vie quotidienne avec le coronavirus distille l’angoisse ; un trop de présence envahit la scène familiale et rend souvent l’air bien irrespirable ! Comment œuvrer pour éviter que le confinement ne transforme parfois le cocon familial en un enfer2 ? Finalement, nous ne pouvons plus nous passer de ces temps de retrouvailles avec ce désir qui circule à nouveau et plusieurs rendez-vous sont pris, hebdomadaires. Cela fait rendez-vous, et chacun surveille sa connexion...! Pendant ces rencontres et entre deux, des idées cheminent, des inventions surgissent, se faisant ébauche de réponse au trou dans le savoir qui nous avait stoppés net. Telle mère qui fréquente habituellement Les Petits Pas me confie par WhatsApp que depuis plus de quatre semaines, ses trois fillettes n’ont pas mis le nez dehors tant l’angoisse du virus la panique… Le soleil - alors splendide dans notre ciel Normand - m’invite à lui glisser l’idée de munir ses filles de gants et de masques rigolos, pour faire une petite sortie ? Ni une ni deux, je reçois dans les minutes qui suivent des photos de cette escapade tant attendue ! Je mesure combien le transfert permet ce petit coup de pouce pour sortir de la sidération. Une autre accueillante, en appel vidéo, soutient quelques jours plus tard avec l’une de ces fillettes que, même si Les Petits Pas sont en ce moment fermés, elles peuvent « jouer à la marchande » : acheter un masque ou revendre son vieux leggins percé…, cela ferait combien d’euros tout ça ? L’étau du travail scolaire imposé par sa maman de façon surmoïque se desserre, elle peut rire et dire sa hâte de retourner à l’école revoir ses copines !
Ailleurs, mes séances d’analyse me mettent au travail autour du trop de présence et du manque salutaire, font « circuler l’air » ; permettant aussi que quelque chose se rectifie à l’occasion dans ma position de clinicienne, là où dans un cas de ma pratique, une séparation brutale imposée par les services sociaux entre une mère et ses enfants m’est difficile à supporter. Grâce à la remarque d’une de mes proches collègues psychanalyste, Catherine Grosbois, j’aperçois que soutenir une certaine solitude pour cette mère n’est pas l’abandonner à l’isolement. Nous lisons avec le laboratoire CIEN le texte de Hélène Bonnaud « Du confinement familial », et celui de Philippe La Sagna3 « De l’isolement à la solitude ». Des signifiants extraits de ces textes éclairent pour moi cette situation clinique - et d’autres que nous évoquons ensemble : « Pour être séparé, il faut avoir une frontière commune. Nous avons une frontière commune avec l’Autre quand nous sommes dans la solitude, alors que l’isolement est refus de la frontière. L’isolement est un mur. Et nous sommes à l’époque de la construction d’isolats, puisque chacun ne sait plus trop où commencent et où finissent les frontières4. » « Nous ne savons pas où commencent et où finissent les frontières. Le coronavirus changera peut-être ce modèle de la mondialisation. Mais entre l’isolement et la solitude, il y a un mur », reprend Hélène Bonnaud5.
Voilà, la psychanalyse avec l’orientation lacanienne soutient le désir de chacun et permet que des choses se remettent en route, évitant aujourd’hui qu’un trop de méfiance ne succède tout naturellement au confinement. La supervision récente aux Petits Pas – en Zoom là encore ! – eut cet effet alors de nous autoriser, nous-mêmes, à enfin envisager de nouvelles rencontres pour les familles. Prudentes et calculées, mais décidées. Je mesure à cette occasion combien l’orientation qui est le pivot de ce lieu d’accueil enfants-parents permet à un désir vivant d’y circuler. Là où d’autres lieux peuvent être marqués par plus de standards et des directives administratives contraignantes, l’association Chemins d’enfance qui s’oriente du désir décidé de quelques-uns, soutenus par notre analyste Marie-Claude Sureau, peut s’autoriser à l’invention. En cette période troublée, et avec le déconfinement qui « risque d’être une épreuve pour la démocratie, et pour chacun, une rencontre plus ou moins inquiétante avec l’altérité » comme le note Hélène Bonnaud6, un lieu d’accueil enfants parents pourrait avoir cette fonction sociale, de tenir à distance cette pente à « trouver dans l’autre semblable, son pire ennemi7 ».

Laurence Morel

Notes :
1 Lieu d’Accueil EnfantsParents de Verneuil d’Avre & d’Iton.
2 Sur ce sujet, lire l’article très intéressant de Hélène Bonnaud dans Lacan Quotidien n° 887, « Corona-coupables ».
3 Philippe La Sagna, « De l’isolement à la solitude », La Cause freudienne, n° 66, 2007, p. 43-49.
4 Philippe La Sagna cité par Hélène Bonnaud « Du confinement familial », Lacan Quotidien n° 877.
5 Hélène Bonnaud, op. cit.
6 Hélène Bonnaud, « Corona-coupables », Lacan Quotidien n° 887.
7 Ibid.


A vos plumes (au temps du coronavirus) :

- Journal d’une confinée – le 6 avril 2020, un texte de Catherine Grosbois
- S’autoriser, un texte de Laurence Morel

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